Il m’appelait AS. Pour lui, j’étais à la fois un jeune frère, un attaché de presse, un manager… mais bien plus encore : un véritable associé.
Oui, un associé, parce que j’ai toujours été présent dans bon nombre de décisions importantes qu’il a eu à prendre, tant dans sa vie artistique que sentimentale.

Né le 14 juin 1949 à Lubefu, dans le Sankuru, Jules Shungu foula le sol kinois dès son plus jeune âge, sous la protection de sa mère. En 1971, à la faveur de la politique de recours à l’authenticité instaurée par le président Mobutu, il devient Shungu Wembadio. Plus tard, en 1977, lors de la création de Viva la Musica, il adopta son nom de scène légendaire : Papa Wemba.
Celui que ses collègues appelaient autrefois Papa na Kady, en clin d’œil à sa première fille, ne cessait de collectionner des surnoms.
De Jules Presley à Bokulaka, en passant par Nkuru Yaka, Bakala Diakuba, Ekumani, Linioko ya Tembe, Maître d’école, le Rossignol, M’zee ou encore Mwalimu, l’imaginaire kinois ne cessait de l’affubler de pseudonymes, qu’il accueillait d’ailleurs avec une bienveillance assumée.
Je l’ai connu alors que j’étais encore très jeune, vivant dans la maison familiale au numéro 22 de l’avenue Popokabaka. Lui fréquentait souvent les siens au numéro 10 de la même avenue, là même où est né l’orchestre Zaïko, un certain 25 décembre 1969.
Je lui rendais souvent visite, et il me le rendait. Cette proximité a naturellement renforcé nos liens. Par la suite, un autre ami commun, Jagger Loukoums, est venu consolider davantage cette relation. Avec Lossikiya Maneno, nous avons été parmi les deux pionniers ayant contribué à la mise en place de l’orchestre Viva-La-Musica.
J’ai également été le co-organisateur de sa tournée euro-asiatique, celle qui a marqué un tournant décisif dans sa carrière jusqu’à son installation en Europe.
Mais, pour des raisons de convenance personnelle, j’ai fini par prendre mes distances. Autour de lui, il y avait trop d’ayants droit et d’ayants cause. Il fallait leur laisser de l’espace.
Malgré tout, je garde de lui le souvenir d’un homme profondément passionné, un véritable amoureux de la musique et de la sape. Un homme proche des gens, attaché à ses vrais amis.
Ekumani était aussi un grand amoureux des femmes. Il me confiait tenir cela de son père, qui était polygame. Il a connu de nombreuses aventures, mais n’a véritablement aimé qu’une seule femme : celle que sa mère avait choisie pour lui, Marie-Rose Luzolo, surnommée Amazone.
Un personnage multidimensionnel
Il a connu la prison à deux reprises dans sa vie. La première fois, à cause d’une histoire de femme ; la seconde, dans une affaire des Ngulu. Ces deux épisodes demeurent parmi les souvenirs les plus douloureux de son existence.
En revanche, il a toujours exprimé un profond regret : celui d’avoir quitté Zaïko.
Père d’une famille nombreuse, il a aimé tous ses enfants avec la même intensité, sans distinction. Parmi ses plus grandes fiertés, il évoquait souvent l’acquisition de sa villa à l’âge de 50 ans, ainsi que l’organisation du festival Fulla Ngenge, deux moments marquants de son parcours.
Au fil de ses confidences, il m’avait révélé avoir été particulièrement impressionné par sa rencontre avec Mouammar Kadhafi, qui, à sa demande, avait même dépêché un jet privé pour le faire venir depuis Paris.
Malgré cela, il considérait Nelson Mandela comme le plus grand Africain, celui qu’il a admiré jusqu’à la fin de sa vie. Il gardait également de précieux souvenirs du Grand Maître Franco Luambo Makiadi, notamment lors du tout premier voyage de Viva-la-Musica en Europe. Il évoquait aussi avec reconnaissance Max Soki, qui avait édité deux de ses œuvres, Lisuma ya Zazu, et contribué à l’acquisition de ses premiers instruments.
Curieusement, il n’a jamais produit Lita Bembo, bien que celui-ci, à l’instar de plusieurs proches de Matonge, l’ait encouragé à saisir sa chance, estimant que son heure était venue.
Il n’oubliait jamais non plus les sacrifices consentis par Shagi Shafura pour la création de son groupe. Il se souvenait de Jadot le Cambodgien, qu’il considérait comme le fils aîné des villageois de Molokai, ainsi que de Kester Emeneya, dont la disparition fut pour lui une profonde blessure.
Avec Koffi, leur relation relevait du « je t’aime, moi non plus ». Pourtant, il reconnaissait volontiers son mérite : « J’apprécie qu’il soit arrivé au sommet de l’art », m’avait-il confié à son sujet.
Quant à Reddy Amisi, il le considérait comme son fils spirituel, mieux encore, comme une véritable fierté.
Papa Wemba en chiffres
S’il était encore en vie, Papa Wemba aurait totalisé 77 ans le 14 juin prochain. Chaque mois d’avril ravive d’ailleurs un souvenir douloureux : celui de cette nuit tragique du 24 avril 2016, à Abidjan, en Côte d’Ivoire, où il s’est effondré sur scène, micro à la main, loin des siens.
Avec une carrière exceptionnelle de 47 ans, dont 29 passés à la tête de son groupe, Bakala Diakuba incarne le parcours accompli d’un artiste ayant pleinement réalisé sa destinée.
Dans son riche répertoire, certaines œuvres occupaient une place particulière dans son cœur, notamment Amazone, Au nom de l’amour, Phrase et, bien sûr, Bokulaka, autant de titres qui continuent de marquer les générations.
À l’annonce de sa disparition, le choc fut immense. Le refus d’y croire d’abord, puis la nécessité de faire le déplacement d’Abidjan pour lui rendre un dernier hommage. J’ai tenu à accompagner le rapatriement de sa dépouille et à assister à ses obsèques au Palais du Peuple.
Car si l’homme n’est plus, l’artiste, lui, demeure éternel. Ses œuvres traversent le temps. Son héritage reste intact. Et malgré quelques départs motivés par des quêtes personnelles d’épanouissement, son groupe lui est resté globalement fidèle, perpétuant ainsi son œuvre et son esprit.
Sa villa de Ma Campagne a été vendue puis transformée en Musée de la Rumba, témoignant de l’empreinte indélébile qu’il a laissée dans l’histoire musicale.
Sa veuve, Amazone, a racheté la maison familiale de Kanda Kanda, ce lieu chargé de mémoire où est né l’orchestre Viva-la-Musica, que le défunt avait lui-même baptisé Village Molokaï.
À Matonge, Godard Motemona et Bana Kin ont érigé un monument en sa mémoire, preuve de l’attachement populaire dont il continue de bénéficier. Cependant, le mausolée promis tarde toujours à voir le jour.
De mon côté, fidèle au souvenir, je me rends parfois seul me recueillir sur sa dernière demeure, à la Nécropole Entre Terre et Ciel, là où repose le chanteur.
Pour l’éternité.
Papa Wemba forever
(Ton associé Jean-Pierre Eale ikabe)







