(Suite et fin)
À notre arrivée à Tokyo, après l’installation à l’hôtel, le responsable financier de la maison de production remit à chacun une enveloppe destinée à couvrir les frais de séjour. Une organisation inhabituelle pour nous : chaque membre de la délégation devait désormais se prendre entièrement en charge.

Le lendemain, quartier libre oblige, tous se dispersèrent dans les environs pour une séance de shopping. Supermarchés et boutiques étaient à portée de main. Fait pour le moins surprenant : dans la plupart des magasins, les marchandises étaient simplement exposées sur des tables, à l’extérieur, sans gardien ni caméra de surveillance. Je vous laisse imaginer la suite…
Le jour J, nous arrivâmes dans la salle en début d’après-midi pour une production prévue en soirée. À peine entrés, chacun rejoignit son vestiaire individuel. Dans une pièce en hauteur, un plateau-repas, des boissons ainsi que des articles de toilette étaient mis à notre disposition.
L’ossature de l’orchestre fut ensuite organisée en deux temps : d’abord, la prise de son de la partie instrumentale, sous la direction de Milos, assisté de Stella Uomo et Gauthier Mukoka. Puis vinrent les interventions spécifiques : Iko au lokole, Guy Guy Tupa à la tumba, et Awilo à la batterie.
Enfin vint l’attaque-chant, dirigée avec brio par Lidjo Kwempa, Reddy Amisi, Luciana de Mingongo et Celé le Roi. Ce dernier avait d’ailleurs précédé le groupe à Paris, voyageant par ses propres moyens. Papa Wemba l’avait intégré à la délégation, séduit par ses qualités de chanteur accompli, doublées d’un talent indéniable de danseur.
Un public unique en son genre…
Une anecdote marquante : le concert était prévu à 18h00. À 17h00, je décidai de sortir pour prendre le pouls de l’extérieur. À ma grande surprise, il n’y avait pratiquement personne, alors même que l’organisateur m’avait assuré que le spectacle affichait complet.
Ce que j’ignorais, c’est que le public, arrivé bien plus tôt, patientait encore dans les restaurants et cafés environnants, attendant calmement l’heure d’ouverture.
Ici, les règles sont strictes : les portes ne s’ouvrent que quinze minutes avant le début du spectacle, lequel ne dépasse jamais une heure — pas une minute de plus. Et pourtant, à l’ouverture, en moins de cinq minutes, la salle était pleine à craquer. Pas un seul spectateur debout.
Chacun détenait son billet, connaissait précisément sa porte d’accès et son siège. Une organisation millimétrée, presque chorégraphiée, qui forçait l’admiration — tout comme la discipline exemplaire du public.
Selon les informations recueillies auprès de l’organisation, notre production était la deuxième à se produire, après celle d’un groupe africain venu du Nigeria, dont le nom nous était inconnu — ce n’était pas Fela Kuti.
Le temps d’un séjour, nous avons eu ce privilège rare : porter haut les couleurs de la culture africaine au Japon, comme de véritables ambassadeurs.
De cette production, je garde surtout en mémoire l’accueil incandescent réservé aux chansons folkloriques — Bokulaka, Analengo et Fonoyani — qui ont littéralement fait vibrer la salle. Papa Wemba, au sommet de son art, s’était surpassé au point de puiser dans ses dernières réserves. L’effort fut tel qu’après le concert, il en tomba malade.
Un deuxième spectacle était prévu, cette fois à « Muchachino » — je l’écris phonétiquement —, dans un espace aménagé au sommet d’un immeuble vertigineux de plus de cent étages.
Un détail avait particulièrement intrigué toute la délégation : presque tout le monde portait, autour des hanches, un sac banane. Les musiciens, séduits par cette tendance, en rapportèrent à Kinshasa où cet accessoire fut rapidement baptisé « Mucha hino ».
Un marketing assuré
Après Tokyo, nous avons poursuivi l’aventure à Osaka pour une nouvelle production. Là-bas, la surprise fut de taille : nous y avons rencontré de nombreux Zaïrois. La plupart étaient des navigants travaillant sur des navires reliant Osaka au port de Port de Matadi.
Retrouver des compatriotes, partager un repas de riz accompagné de pondu, loin de la terre natale, avait quelque chose de profondément réconfortant.
Avant de refermer ce reportage de mémoire, une anecdote qui prête à sourire : à l’époque, la majorité des Japonais ne connaissait pas le Zaïre.
Pour nous situer, nous avions trouvé une astuce imparable : nous disions venir du pays qui avait accueilli le mythique combat entre George Foreman et Muhammad Ali. Et aussitôt, les visages s’éclairaient. Une opération de “marketing” avant l’heure, simple mais terriblement efficace.
Par ailleurs, au fil de la tournée, j’avais découvert un objet qui relevait presque de la magie pour nous à l’époque : l’appareil photo jetable à usage unique, une petite révolution qui permettait d’immortaliser l’instant sans contrainte.
Je n’oublie pas non plus que Papa Wemba avait été l’invité de la chaîne de télévision NHK. Il eut également l’opportunité de visiter l’usine des instruments Yamaha, ainsi que de rencontrer des figures emblématiques de la mode japonaise, notamment Yohji Yamamoto et Issey Miyake.
Mais la tournée ne s’acheva pas sans amertume. Des grincements de dents se firent entendre, les frais de mission n’ayant visiblement pas été honorés comme prévu.
Un retour mal négocié
Le jour du départ, une mauvaise surprise attendait presque tout le monde au moment du check-in : la carte magnétique était déjà au Japon.
Les musiciens avaient consommé les boissons et autres articles contenus dans les minibars des chambres, puis les avaient remplacés par des produits achetés dans les supermarchés. Ce qu’ils ignoraient, c’est que chaque article était doté d’un code-barres.
Ainsi, chaque produit retiré était automatiquement enregistré, avec la date et l’heure de consommation. Au moment de restituer les clés, il fallait régler les factures. Imaginez la suite…
Celui qui se retrouva dans la situation la plus délicate fut Celé le Roi, le seul à avoir séduit, par gestes, une Japonaise avec laquelle il passa tout son séjour.
Page sombre de cette tournée : trois membres de la délégation nous ont quittés — Gauthier Mukoka, Celé le Roi et Papa Wemba. Le reste de la délégation a poursuivi sa route, chacun en solo. Seuls Awilo et Reddy ont véritablement tiré leur épingle du jeu, en créant des groupes à succès et en devenant, à leur tour, des leaders.
À notre retour à Bruxelles, le cœur n’y était plus pour beaucoup. Le découragement gagna les rangs, entraînant des défections successives.
Pour ma part, je regagnai Kinshasa à la fin du mois de mai, avec pour mission d’organiser le concert de retour au Stade du 24 Novembre.
Jean Pierre Eale Ikabe
(Reportage mémoriel)






