Un fauteuil vide.
Secrétariat général de la Francophonie — 16 novembre 2026, Phnom Penh : une élection sans mémoire

L’essentiel en 5 points
- En novembre 1997, à Hanoï, la Francophonie s’est dotée d’un Secrétaire général et l’a confié à Boutros Boutros-Ghali, élu à l’unanimité. C’est le moment où elle a cessé d’être une agence de coopération pour devenir un acteur politique.
- Vingt-neuf ans plus tard, la première élection ouverte et formelle de l’histoire de l’OIF se tient sans qu’aucun des quatre candidats ne revendique cet héritage.
- La sortante, Louise Mushikiwabo, défend un mandat de gestion ; Dacian Cioloș un mandat de méthode ; Coumba Bâ un mandat de consensus ; Juliana Lumumba un mandat de refondation. Aucun ne propose un mandat de stature.
- Faute de candidat qui s’impose par le haut, l’avantage revient mécaniquement à celle qui est déjà en place.
- La vraie question de Phnom Penh n’est pas « qui ? », mais « pour quoi faire ? ». Et personne ne la pose.
Il reste vingt-huit jours. Le 16 novembre, à huis clos, les chefs d’État et de gouvernement des 53 membres de plein droit éliront la direction de la Francophonie pour 2027-2030. Pour la première fois, si le consensus ne se dégage pas, un vote à bulletin secret départagera les candidats (Le360 Afrique). L’Organisation présente ce rendez-vous comme un tournant démocratique. Elle a raison sur la procédure. Elle se trompe sur l’essentiel.
Car on peut inaugurer une élection et oublier pourquoi la fonction existe.
Hanoï, 1997 : le jour où la Francophonie a eu un visage
Rappelons ce qui s’est passé il y a vingt-neuf ans, parce que plus personne ne semble s’en souvenir.
Au Sommet de Hanoï, en novembre 1997, les chefs d’État et de gouvernement créent le poste de Secrétaire général par une nouvelle Charte et y portent, à l’unanimité, Boutros Boutros-Ghali (Élysée, conférence de presse du 16/11/1997). Le président vietnamien parle alors d’un tournant pour la communauté francophone. Jacques Chirac résume l’ambition en une formule : doter la Francophonie d’« une voix, un visage » (Élysée, 15/11/1997).
Ce choix n’avait rien d’anodin. Boutros-Ghali sortait de l’ONU, privé d’un second mandat par le veto américain (TelQuel / AFP). En le choisissant, la Francophonie disait au monde qu’elle pouvait accueillir ce que la superpuissance avait rejeté — qu’elle était un espace multilatéral à part entière, et non une dépendance. Elle prenait un homme du Caire, copte, arabe, africain, juriste, négociateur de Camp David, francophone accompli, et elle en faisait sa voix. Les historiens de l’institution datent de là sa mue en véritable organisation politique (Esprit, sur La francophonie institutionnelle : 50 ans, L’Harmattan) et l’apparition d’un Secrétaire général doté de pouvoirs d’initiative en cas de crise (Mémoire Online).
Soyons précis, car l’histoire n’est pas une légende : Abdou Diouf, ensuite, a donné à cette fonction une épaisseur politique réelle, et Jean-Louis Roy avait, avant Hanoï, marqué l’Agence de réalisations structurantes (Afrique Éducation). Mais c’est sous Boutros-Ghali que la Francophonie a fait son entrée dans le concert des nations. C’est lui qui a donné son contenu à la promesse de Hanoï : un Secrétaire général n’est pas l’administrateur d’un budget, c’est une autorité morale qui parle aux grandes puissances d’égal à égal.
Quatre candidats, aucun héritier
Or, à quatre semaines du scrutin, aucun des quatre candidats ne se réclame de cet héritage. Notre veille ne relève, cette semaine encore, aucune revendication explicite de filiation avec Boutros-Ghali. Pas une référence, pas une citation, pas un hommage — dans une campagne qui célèbre pourtant à chaque discours la « refondation » de l’Organisation.
Regardons ce que chacun propose, faute de ce qu’il revendique.
Louise Mushikiwabo défend un mandat de rationalisation (Notre Afrik). Elle se dit « sereine », assure que le conflit entre Kigali et Kinshasa n’a pas sa place à l’OIF, et refuse de voir dans le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger un échec de sa direction (Bénin Web TV, d’après France 24). Mais c’est précisément là que la comparaison devient cruelle. Le Secrétaire général imaginé à Hanoï devait être celui qui retient les États au bord de la sortie. Sous ce mandat, trois membres historiques sont partis. Que ce ne soit pas « l’échec de la secrétaire générale » est peut-être exact sur le plan juridique. C’est, sur le plan politique, l’aveu que la fonction a cessé de peser.
Dacian Cioloș promet de faire de l’Afrique sa priorité et prend soin de préciser qu’il souhaite le soutien de la France mais n’est pas son candidat (AfricaPresse.Paris). La distance est habile. Elle reste une posture de gestionnaire européen, rigoureux et méthodique, pas une vision de la place de la Francophonie dans le monde.
Coumba Bâ se présente en candidate du consensus et de la solidarité africaine. Dans une élection sans majorité, c’est une stratégie. Ce n’est pas un projet.
Juliana Amato Lumumba, enfin, porte une « Francophonie des peuples » et un programme économique structuré — Chambre francophone de commerce, visa des talents, Académie de la paix. C’est, de loin, la candidature dont la lecture programmatique se rapproche le plus de l’esprit de Hanoï : une Francophonie d’influence, de médiation et de dialogue des cultures, prolongée ici par une ambition économique que Boutros-Ghali n’avait pas eu le temps de porter. Mais ce rapprochement est le nôtre. La candidate ne le formule pas. Et un héritage que l’on ne revendique pas est un héritage que l’on abandonne aux autres.
Le diagnostic tient donc en une phrase : tous les candidats parlent de réforme, aucun ne parle de stature. Tous manquent d’ancrage dans l’histoire politique de l’institution qu’ils veulent diriger.
Le paradoxe rwandais n’est pas une aberration. Le silence l’est.
On ne peut pas écrire cet éditorial sans aborder le paradoxe qui hante la sortante depuis 2018 : la Francophonie confiée à une ancienne ministre d’un pays qui a fait de l’anglais sa langue d’enseignement en 2008 et rejoint le Commonwealth en 2009. Le français y reste une langue officielle, aux côtés du kinyarwanda, de l’anglais et du swahili. Mais le Rwanda a construit son récit international sur sa sortie de l’orbite francophone.
Ce paradoxe est réel. Nous avons écrit le 12 octobre qu’il n’était plus un argument électoral, et nous le maintenons : une dizaine d’États appartiennent aux deux organisations, et huit ans de mandat l’ont banalisé. Ce qui n’est pas banal, en revanche, c’est la manière dont la candidature est née. En 2018, Mme Mushikiwabo a immédiatement été perçue comme la résultante de la réconciliation entre Paris et Kigali (Diasporas-News). Autrement dit, la tête de la Francophonie est devenue, pour la première fois, la monnaie d’un arrangement bilatéral.
C’est l’exact contraire de Hanoï. En 1997, la Francophonie se choisissait un Secrétaire général pour affirmer son autonomie face à une grande puissance. En 2018, elle acceptait que le sien soit l’instrument d’un rapprochement entre deux capitales. L’aberration n’est pas qu’une Rwandaise dirige la Francophonie. C’est que la Francophonie ait accepté que sa direction serve à autre chose qu’elle-même — et qu’en 2026, aucun candidat n’ose le dire.
Pourquoi la sortante risque de l’emporter
Le constat est désagréable, mais il faut le regarder en face : l’absence de grande figure profite à celle qui occupe déjà le fauteuil.
Une partie de la presse la considère toujours comme la favorite (Presse-toi à gauche !), même si sa reconduction ne va plus de soi depuis que l’unanimité de Djerba a volé en éclats (Notre Afrik). L’élection se jouera sans consensus préalable, et la France, qui pèse lourd dans les couloirs, pourrait y peser moins si sa crise politique intérieure absorbe ou retient son président — une hypothèse que le média qui la formule présente lui-même comme la sienne (Cambodge Mag).
Dans une élection à quatre où personne ne s’impose, les chancelleries votent pour le risque le plus faible. Le risque le plus faible, c’est toujours la continuité. Le Rwanda l’a compris : il fait campagne comme État, capitale par capitale, de Yaoundé à Djibouti, pendant que l’institution produit le bilan (Stop Blabla Cam).
Si Louise Mushikiwabo est réélue le 16 novembre, ce ne sera pas parce qu’elle aura convaincu. Ce sera parce que personne n’aura donné aux chefs d’État une raison suffisante de prendre un risque.
Ce qu’il faudrait dire à Phnom Penh
Il reste quatre semaines. C’est peu pour changer de stature. C’est assez pour changer de discours.
Le candidat — ou la candidate — qui voudra déplacer les lignes devra dire ce que personne ne dit : que la Francophonie n’a de sens que si son Secrétaire général parle au monde, et pas seulement à ses États membres. Qu’il doit être, comme à Hanoï, une voix capable de médiation dans les crises — les Grands Lacs, le Sahel, Haïti —, un interlocuteur crédible face à Washington, Pékin, Moscou et Bruxelles, et un garant de l’autonomie de l’Organisation face aux arrangements de couloir, y compris ceux de Paris.
Pour la candidature congolaise, le message est plus précis encore. Le rapprochement intellectuel avec Boutros-Ghali existe : une Francophonie politique, médiatrice, culturelle, à laquelle Kinshasa ajoute l’économie. Il ne s’agit ni d’une succession ni d’un adoubement. Mais il appartient à Mme Lumumba de l’assumer explicitement, parce que c’est le seul argument qui transforme une candidature de refondation en candidature de stature. Le nom de Lumumba parle à l’Afrique. Celui de Boutros-Ghali parle aux chancelleries. Elle a besoin des deux.
Ce journal ne fait campagne pour personne. Il défend une ligne : une Francophonie de l’entrepreneuriat, qui fasse dialoguer l’Europe, l’Afrique et la Chine d’égal à égal. Cette Francophonie-là a déjà existé, brièvement, dans l’idée qu’on s’en faisait à Hanoï. On l’avait dotée d’une voix et d’un visage.
À Phnom Penh, on élira un nom. Il serait temps de se souvenir qu’on avait autrefois élu une voix.
La rédaction — Desk Francosphère, E-Journal.info
Sources
Hanoï 1997 et Boutros Boutros-Ghali
- Élysée — Conférence de presse conjointe, Hanoï, 16 novembre 1997 (élection à l’unanimité)
- Élysée — Interview de Jacques Chirac à Future TV, 15 novembre 1997
- Élysée — Intervention de Jacques Chirac, Journée de la Francophonie, 20 mars 1998
- TelQuel / AFP — Nécrologie de Boutros Boutros-Ghali (16/02/2016)
- Esprit — recension de La francophonie institutionnelle : 50 ans (Traisnel et Payaud, L’Harmattan, 2020)
- Mémoire Online — « Du virage politique d’Hanoï à la Charte rénovée »
Élection 2026
- Le360 Afrique — « Francophonie : qui sera le prochain secrétaire général de l’OIF ? »
- Afrique Éducation — « Ce qui se joue à Phnom Penh »
- Notre Afrik — « OIF 2026 : l’Afrique majoritaire peut-elle perdre la Francophonie ? »
- Diasporas-News — « Secrétaire général OIF : la course à l’élection est lancée » (12/08/2026)
- Presse-toi à gauche ! — « L’OIF devra choisir entre quatre futurs »
- Bénin Web TV — « Mushikiwabo refuse d’importer le conflit Rwanda-RDC à l’OIF », d’après France 24 (25/09/2026)
- AfricaPresse.Paris — Dacian Cioloș : « je ne suis pas le candidat de la France » (30/06/2026)
- Stop Blabla Cam — Le Rwanda revient chercher l’appui du Cameroun
- Cambodge Mag — « Could France’s Crisis Disrupt the Francophonie Summit in Phnom Penh? » (18/10/2026)







