OIF 2026 — la campagne entre dans sa phase décisive
L’essentiel en 5 points
- Le 16 novembre à Phnom Penh, le ou la Secrétaire général(e) de l’OIF pour 2027-2030 sera élu(e) par les chefs d’État et de gouvernement des 53 membres de plein droit — pas par les 93 États et gouvernements de l’Organisation.
- La sortante, Louise Mushikiwabo, vient de transformer la Mission économique de Djibouti (6-8 octobre) en démonstration de bilan.
- Dacian Cioloș poursuit une tournée méthodique : Rabat, Tunis, puis Bruxelles, Addis-Abeba, Ottawa, Le Caire.
- Depuis la parution de son livre le 1er octobre, la candidature congolaise n’affiche aucun nouveau ralliement, aucun déplacement, aucune annonce vérifiable.
- Il reste cinq semaines. C’est assez pour une offensive diplomatique — à condition qu’elle soit chiffrée, nominative et vérifiable.

Il reste trente-cinq jours. Dans trente-cinq jours, à Phnom Penh, une cinquantaine de chefs d’État et de gouvernement se retireront à huis clos pour élire, pour la première fois formellement, la direction de la Francophonie. Le corps électoral est désormais connu avec précision : ce sont les 53 membres de plein droit qui voteront (APA News, Actualite.cd).
Nous écrivions le 21 août que la RDC pèserait « une voix sur 93 ». Précisons-nous : ce sera une voix sur 53. La correction ne console personne à Kinshasa. Elle rend chaque voix plus lourde, chaque capitale plus décisive, et chaque semaine perdue plus coûteuse.
Nous avions prévenu : cette élection ne se gagnera pas à Kinshasa. Ce que la semaine écoulée vient de montrer, c’est qu’elle ne se gagnera pas non plus dans les librairies.
La sortante fait exactement ce qu’on attendait d’elle
Il faut reconnaître les choses telles qu’elles sont : Louise Mushikiwabo mène une campagne de professionnelle.
Du 6 au 8 octobre, elle a conduit à Djibouti la septième Mission économique de la Francophonie. L’OIF avait ciblé cinq filières jugées prioritaires par le gouvernement djiboutien — logistique des zones franches, services numériques, énergies renouvelables, santé, tourisme durable — et présenté le pays comme une porte d’entrée vers un bassin est-africain de 600 millions d’habitants (OIF via Les Opportunités). Le bilan communiqué à l’issue de la mission fait état de 94 entreprises et institutions internationales venues de 26 États, de 170 entreprises djiboutiennes, de 782 rencontres d’affaires et de 49 accords ou instruments de partenariat annoncés. L’Organisation y a aussi mis en avant les plus de 30 000 jeunes qu’elle dit avoir accompagnés vers les métiers du numérique, avec un dispositif « Talents en actions » réunissant une quarantaine de jeunes autour d’entreprises francophones (Capmad).
Le 7 octobre, la secrétaire générale a été reçue par le président Ismaïl Omar Guelleh. Djibouti a présenté l’entretien comme une visite de courtoisie, et aucun soutien électoral n’a été annoncé. Mais il serait naïf de lire cette séquence isolément. Dès mars, le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, s’était rendu à Djibouti pour plaider la candidature de Mme Mushikiwabo auprès du même président ; dans la même période, la ministre Jacqueline Mukazayire portait un message de Paul Kagame à Nouakchott, puis à Dakar (AllAfrica / The New Times).
Voilà la mécanique : un État fait campagne, et l’institution produit le bilan. Le Rwanda démarche les capitales ; l’OIF, dirigée par sa candidate, organise sur place des rencontres d’affaires chiffrées. Rien d’illégal là-dedans, rien même d’inhabituel pour un sortant. Mais c’est un avantage structurel considérable, et il serait suicidaire de le sous-estimer.
On a beaucoup reproché à la secrétaire générale sortante le paradoxe de son pays : un Rwanda qui a remplacé en 2008 le français par l’anglais comme langue obligatoire à l’école et rejoint le Commonwealth l’année suivante (AFP via TelQuel). Ce paradoxe est réel. Il n’est plus un argument électoral. Paris l’a balayé dès 2018 en rappelant qu’une dizaine d’États appartiennent à la fois à l’OIF et au Commonwealth (Assemblée nationale), et huit ans de mandat ont achevé de le banaliser. Une candidature qui compterait encore dessus pour gagner commettrait la même erreur que ceux qui croient qu’un nom suffit à faire une majorité.
Le candidat européen tisse sa toile
Dacian Cioloș, lui, avance avec la régularité d’un ancien commissaire européen. Le 5 octobre, il était reçu à Tunis par le ministre des Affaires étrangères Mohamed Ali Nafti (La Presse de Tunisie). Son équipe avait annoncé la feuille de route : le Maroc, la Tunisie, puis Bruxelles, Addis-Abeba, Ottawa, Le Caire, plusieurs capitales d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud-Est (Webdo). Son manifeste, Vision pour la Francophonie 2030, a été transmis officiellement à tous les États membres, avec l’Afrique pour pilier central (Edupedu).
Notons un détail qui devrait réveiller Kinshasa. En juillet, la presse tunisienne s’interrogeait ouvertement sur un possible choix de la Tunisie en faveur de Juliana Lumumba, sans confirmation officielle (Business News). Trois mois plus tard, c’est le candidat roumain qui est reçu au ministère. Une capitale que l’on croyait favorable a été visitée par un concurrent. C’est cela, une campagne : on ne garde que ce que l’on entretient.
Quant à la Dr Coumba Bâ, elle continue de se présenter comme la candidate du consensus et de la « solidarité africaine » (AllAfrica / APS). Une visite de travail au Canada en septembre et un « sprint diplomatique » annoncé par la presse mauritanienne ne font pas encore un ralliement. Mais dans une élection à quatre où personne n’a la majorité, la candidate de compromis est celle qui attend que les autres s’épuisent.
Kinshasa : un programme, pas encore une majorité
Venons-en à ce qui nous concerne au premier chef.
Le 1er octobre, Juliana Amato Lumumba a publié Pour la Francophonie des peuples, aux éditions Débats Publics : neuf discours pour refonder l’Organisation, de la culture à l’économie, du numérique à l’environnement et à la recherche médicale (ACP, Forbes Afrique). C’est un acte intellectuel sérieux. C’est le programme le plus structuré du plateau, et nous l’avons écrit : la Chambre francophone de commerce, le visa des talents, l’Académie de la paix parlent le langage des politiques publiques européennes et canadiennes.
Mais depuis le 1er octobre, plus rien de vérifiable. Aucun déplacement public, aucun ralliement étatique, aucune annonce. Pire : une information diffusée le 10 octobre présentait comme récente une démarche congolaise auprès du Vietnam, alors que la rencontre s’est tenue le 20 août à Hanoï, et que la source vietnamienne officielle ne mentionne aucun engagement de vote. Recycler une vieille nouvelle comme un soutien neuf ne trompe pas les chancelleries ; cela les renseigne. Dans une élection de diplomates, une information gonflée coûte plus cher qu’un silence.
Soyons justes : l’absence d’annonce publique ne prouve pas l’absence de diplomatie discrète. Une partie du travail se fait à bas bruit, et c’est heureux. Mais une campagne ne peut pas à la fois être discrète et convaincre qu’elle progresse. À cinq semaines du vote, la sortante produit des chiffres, le candidat européen produit un itinéraire, et la candidate congolaise produit un livre. Le livre est le meilleur des trois documents. Il est aussi, à ce stade, le seul.
C’est là que l’impression d’essoufflement s’installe — et en diplomatie, une impression qui s’installe devient un fait.
La langue, et le piège de la beauté
Il faut dire ici quelque chose que l’on ne dit pas assez, parce que cela touche à ce que Kinshasa a de plus précieux.
La langue n’est pas un simple outil : elle est le véhicule de notre manière de penser. À Kinshasa plus qu’ailleurs, on le sent. Le lingala, langue d’images, de proverbes et de rythme, a façonné une pensée volontiers métaphorique, une parole qui convainc par l’émotion et la figure autant que par l’argument. Cette sensibilité explique en partie l’intimité singulière que les Kinois entretiennent avec le français : un français vivant, inventif, chanté, qui fait de la capitale congolaise l’une des scènes les plus créatives de la langue dans le monde.
C’est une richesse. Elle ne doit pas devenir une faiblesse.
Car la campagne congolaise ressemble aujourd’hui à cette langue : belle, habitée, chargée d’histoire. Le nom Lumumba, la Francophonie des peuples, la dignité retrouvée. Tout cela touche. Rien de cela ne vote. Le 16 novembre, ce qui comptera, ce ne sont ni les images ni les symboles, mais des instructions écrites, envoyées par des ministères à leurs délégations, fondées sur des intérêts, des engagements, des contreparties et des chiffres.
La poésie est l’art de dire plus que ce que les mots contiennent. La diplomatie électorale est l’art inverse : ne rien affirmer que l’on ne puisse prouver. La RDC a la poésie. Il lui reste cinq semaines pour acquérir la prose.
Trente-cinq jours pour une offensive
Il est encore temps. Mais il faut changer de régime — passer de la conviction à la campagne. Six chantiers, immédiatement.
1. Compter les 53, nominativement, dès cette semaine. Un tableau unique, tenu au plus haut niveau, classant chaque membre votant en quatre colonnes : acquis, favorable, indécis, perdu. Pour chaque capitale, un nom — l’émissaire responsable — et une date — la prochaine démarche. Tout ce qui n’est pas dans ce tableau n’existe pas.
2. Des envoyés présidentiels par bloc, pas une tournée de la candidate. La candidate ne peut pas être partout en trente-cinq jours ; l’État, si. Le Rwanda l’a compris dès mars en mobilisant ses ministres. Kinshasa doit en faire autant : un envoyé spécial du chef de l’État pour l’Afrique centrale et la CEEAC, un pour l’Afrique de l’Ouest et le Maghreb, un pour Paris, Bruxelles et la Fédération Wallonie-Bruxelles, un pour Ottawa, Québec et le Nouveau-Brunswick, un pour l’Asie du Sud-Est — à commencer par le pays hôte, le Cambodge.
3. Opposer un bilan à un bilan. Face aux 782 rencontres de Djibouti, une vision ne suffit pas. Il faut transformer le livre en engagements chiffrés et datés : combien de visas de talents la première année, quel capital et quels partenaires pour la Chambre francophone de commerce, quel budget pour l’Académie de la paix, quels résultats à cent jours. Les ministères ne transmettent pas des discours à leurs délégations ; ils transmettent des engagements.
4. Ne publier que du vérifiable. Chaque soutien annoncé doit l’être par la capitale concernée, ou ne pas l’être du tout. Une communication sobre, datée et sourcée vaut mieux qu’un flux d’enthousiasme. L’épisode vietnamien doit être le dernier.
5. Sortir de la dimension bilatérale RDC–Rwanda. Une partie de l’opinion lit cette candidature comme le prolongement du conflit entre Kinshasa et Kigali (AllAfrica). C’est le piège le plus dangereux : aucun État tiers ne veut voter dans une querelle qui n’est pas la sienne. Mme Lumumba doit être la candidate d’une Francophonie utile à tous, pas la candidate contre quelqu’un.
6. Préparer l’arithmétique du huis clos. À quatre candidats, sans majorité acquise, la décision se jouera aussi sur les deuxièmes choix et les reports. Une candidature qui veut gagner doit être acceptable pour ceux qui ne l’ont pas choisie en premier. Cela se prépare maintenant, auprès des soutiens de Mme Bâ comme de ceux de M. Cioloș, et non dans la salle.
Ce que nous attendons
Ce journal ne fait pas campagne. Il défend une ligne : une Francophonie dont le centre de gravité politique rejoigne enfin son centre de gravité démographique, en Afrique centrale. La candidature congolaise est, à ce titre, la plus porteuse de sens. Elle n’est pas, à ce jour, la mieux menée.
À cinq semaines du scrutin, aucun des quatre candidats n’a démontré de basculement dans les intentions de vote, et les engagements publics restent exceptionnellement rares. Autrement dit : rien n’est joué. Mais rien n’est joué pour personne, et la sortante dispose de tout ce que procure le fait d’être déjà en place.
Kinshasa a la légitimité, le nombre et le récit. Il lui manque une méthode. Elle tient en trois mots que tout diplomate comprend : compter, démarcher, prouver.
La poésie ne vote pas. Les capitales, si.
La rédaction — Desk Francosphère, E-Journal.info – VeIlle Média IA –12 octobre 2026
Sources
Calendrier et corps électoral
- APA News — « OIF : le grand oral des quatre candidats avant Phnom Penh » (30/06/2026) — élection par les chefs d’État et de gouvernement des 53 membres de plein droit
- Actualite.cd — Audition des candidats au poste de SG de l’OIF (30/06/2026)
- Le360 Afrique — « Francophonie : qui sera le prochain secrétaire général de l’OIF ? »
Louise Mushikiwabo / Rwanda
- OIF via Les Opportunités — Mission économique de la Francophonie à Djibouti, 6-8 octobre 2026
- Capmad — « Mission économique de la Francophonie : la jeunesse au cœur des échanges à Djibouti » (08/10/2026)
- AllAfrica / The New Times — Mukazayire au Sénégal, Nduhungirehe à Djibouti pour la candidature Mushikiwabo (19/03/2026)
- AFP via TelQuel — « La Francophonie couronne la Rwandaise Louise Mushikiwabo » (12/10/2018)
- Assemblée nationale — Question écrite n° 9283 et réponse du gouvernement
Dacian Cioloș
- La Presse de Tunisie — « Mohamed Ali Nafti reçoit Dacian Cioloș » (05/10/2026)
- Webdo — « La candidature du Roumain Dacian Cioloș présentée à Tunis »
- Edupedu — Manifeste « Vision pour la Francophonie 2030 » transmis aux États membres
- Business News (Tunisie) — « La Tunisie a-t-elle choisi Juliana Lumumba ? » (01/07/2026)
Coumba Bâ
Juliana Amato Lumumba







