Hier à Metz, six cultes ont signé un même texte. Ce geste peut devenir, si on le veut, le premier symbole humaniste d’une Francophonie qui cesse de se penser uniquement comme une langue. Encore faut-il comprendre ce qui a été signé, ce qui ne l’a pas été, et ce que l’Afrique francophone sait déjà faire mieux que l’Europe.
Ce qui s’est signé à Metz
Le 28 septembre, dernier jour de sa visite en France, Léon XIV est passé par la Lorraine pour une journée très politique : une rencontre interreligieuse, puis un discours sur l’Europe en présence de plusieurs chefs d’État, dont Emmanuel Macron. Au Centre des congrès Robert-Schuman, les six cultes les plus pratiqués en France étaient représentés : catholique, protestant, orthodoxe, juif, bouddhiste et musulman.

Les signataires ont un poids institutionnel réel. Il s’agit du pasteur Christian Krieger pour la Fédération protestante, du cardinal Aveline pour la Conférence des évêques, de Mgr Dimitrios pour les évêques orthodoxes, du grand rabbin Haïm Korsia, d’Antony Boussemart pour l’Union bouddhiste et de Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris. Le texte émane de la Conférence des responsables de culte en France. Cette instance informelle, créée en 2010, réunit les principaux représentants des grandes religions présentes en France pour favoriser le dialogue, prendre des positions communes et dialoguer avec les pouvoirs publics dans le respect de la laïcité.
Sur le fond, l’Appel pose que les signataires sont divisés par leurs convictions mais unis par la responsabilité de servir la paix et la dignité de toute personne. Il affirme que rien de ce qui défigure la dignité humaine ne peut se réclamer de Dieu. Il refuse les logiques de vengeance, de rejet et d’humiliation. Il se conclut par trois engagements : poursuivre un dialogue exigeant entre cultes, former les jeunes générations à la connaissance mutuelle des traditions, et se tenir ensemble, y compris dans l’adversité, pour la justice et la paix.
Le pape, lui, a choisi une formule qui mérite d’être retenue bien au-delà de la Moselle : le discours religieux doit « désarmer les cœurs et les mots ». Il a aussi jugé qu’invoquer Dieu pour justifier la violence ou l’oppression revient à profaner ce nom.
Un texte français, pas encore francophone
Soyons honnêtes : l’Appel de Metz n’est pas un texte francophone. C’est une déclaration de cultes établis en France, pensée pour la France et l’Europe. Il dénonce d’abord la multiplication des atteintes aux personnes et aux lieux de culte en France, et affirme la responsabilité particulière des religions pour la paix en Europe. Aucune voix africaine ne l’a signé. Les religions traditionnelles africaines n’y figurent pas, pas plus que les Églises nées sur le continent.
Le proposer comme symbole francophone est donc un choix éditorial, pas une évidence. Nous le faisons pour une raison précise : Metz porte une grammaire de la réconciliation, pas seulement de la tolérance. Léon XIV a souligné le symbole d’une rencontre tenue « à Metz, ville de frontières et de passages ». Le lieu porte le nom de Robert Schuman. Il rappelle que des peuples qui se sont fait la guerre trois fois peuvent décider de bâtir ensemble. Cette leçon parle directement aux Grands Lacs.
L’avantage que personne ne compte
C’est la thèse de cet éditorial. La Francophonie dispose d’un atout qu’aucune autre grande aire linguistique ne possède à ce degré : un équilibre structurel des croyances.
Faites l’inventaire des membres. Dans la même famille siègent une Afrique centrale majoritairement chrétienne et un Sahel majoritairement musulman. On y trouve des États à forte mixité confessionnelle, comme la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Tchad ou le Cameroun. Il y a un Liban construit sur l’équilibre confessionnel et un Maghreb musulman. S’y ajoutent une Asie bouddhiste, avec le Cambodge, le Laos et le Vietnam, et une Europe où la laïcité française côtoie les traditions concordataires. Enfin, des Églises africaines indépendantes et des religions traditionnelles y vivent au quotidien. Nombre de constitutions d’Afrique francophone proclament la laïcité de l’État, héritage discuté mais bien réel de la matrice juridique française.
Conséquence stratégique : aucune foi ne peut revendiquer la Francophonie comme sa propriété. Ce qui ressemble à une faiblesse identitaire est en réalité une assurance collective. Dans un espace où personne n’est majoritaire partout, chacun a intérêt à ce que la règle commune protège les minorités, puisque chacun est minoritaire quelque part. Le chrétien de Niamey et le musulman de Kinshasa ont le même intérêt objectif. C’est cela, l’équilibre structurel. Il ne s’agit pas d’une vertu morale, mais d’une architecture d’intérêts croisés.
Cet avantage a une valeur économique directe. Les réseaux confessionnels sont parmi les plus grands réseaux non étatiques du continent : écoles, hôpitaux, microfinance, diasporas. Un investisseur qui comprend la carte religieuse d’un marché réduit son risque. Un entrepreneur qui travaille entre Dakar, Douala et Kinshasa traverse plusieurs équilibres confessionnels en une semaine. La confiance interreligieuse n’est pas un supplément d’âme. C’est une infrastructure de marché.
Ce que l’Afrique francophone sait déjà faire
L’Europe signe des appels. L’Afrique francophone, elle, a déjà testé ces dispositifs sous le feu.
En Centrafrique, face à ceux qui invoquaient la religion pour tuer et piller, l’archevêque Dieudonné Nzapalainga a créé la Plateforme des confessions religieuses de Centrafrique (PCRC) avec l’imam Oumar Kobine Layama et le pasteur Nicolas Guérékoyaméné-Gbangou, avec un message : ce conflit n’est pas religieux. L’imam dénonçait une fibre religieuse utilisée à des fins politiques et pour accaparer les richesses du sous-sol. L’engagement a eu un prix : l’imam a dû déménager, et des proches du pasteur ont été tués en 2015. Selon plusieurs analystes, en allant à la rencontre des chefs de guerre, la plateforme a désarmé des miliciens et évité que le conflit ne dégénère en génocide confessionnel. Elle reste active malgré la mort de l’imam Kobine Layama en novembre 2020. Le lieu de son travail est parlant : elle a formé des jeunes de différentes confessions au PK5, cœur commerçant de Bangui à forte densité musulmane. La réconciliation passe par le marché.
En RDC, la CENCO et l’ECC ont lancé le 15 janvier 2025 leur Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble. Leurs délégations sont allées à Kinshasa, Goma, Kigali, puis à Bruxelles. En février 2026, Jean-Pierre Lacroix, secrétaire général adjoint de l’ONU aux opérations de paix, a salué l’initiative. En juin, les évêques ont invoqué l’encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV pour appeler à passer d’une « culture de la puissance » à une « culture de la négociation ». Metz et Kinshasa parlent déjà la même langue, au sens propre comme au sens figuré.
Trois pièges à éviter
L’instrumentalisation. Une plateforme religieuse n’est utile que si elle reste indépendante. Au Congo-Brazzaville, une plateforme interreligieuse présidée à titre honorifique par Stella Smine Sassou Nguesso a organisé des prières pour la paix autour de la présidentielle. Le cadre n’est pas illégitime en soi. Mais quand la parole religieuse épouse le calendrier du pouvoir, elle perd ce qui fait sa force : sa capacité à dire non. À l’inverse, la CENCO prend soin de distinguer son Pacte de tout dialogue visant le partage du pouvoir. La frontière est là.
L’équilibre des croyances est notre avantage. Encore faut-il le traiter comme un actif, et non comme un héritage.
La rédaction — Desk Francosphère, E-Journal.info







