Les Américains boivent du Coca-Cola. Les Russes trinquent à la vodka. Les Chinois savourent leur huangjiu. Et tous regardent, amusés, la France se déchirer sur son audiovisuel public pendant que le monde, lui, se recompose.
Ce débat hexagonal serait anecdotique s’il n’était pas suicidaire.
L’Europe désarme. Seule.
La BBC saigne. ARD se ratatine. L’Italie plie sous la pression politique. L’Europe démantèle méthodiquement ses vecteurs de souveraineté informationnelle — sans doctrine commune, sans vision partagée, sans même en mesurer les conséquences.
Arte reste une exception admirable. Insuffisante. Il n’existe toujours pas d’espace médiatique européen capable de concurrencer CNN, de contrecarrer RT ou de répondre à CGTN. Bruxelles cherche encore sa voix pendant que les autres ont déjà leur partition.
Pendant ce temps, Pékin joue.
Et joue bien. Avec une cohérence stratégique implacable que nos démocraties peinent à imiter :
• CGTN diffuse en 6 langues sur tous les continents
• Les Instituts Confucius maillent 160 pays
• Xinhua et Global Times alimentent les déserts médiatiques africains là où RFI recule
• Et l’IA est désormais déployée comme vecteur commercial et culturel simultanément — DeepSeek, Alibaba Cloud, Baidu ne sont pas que des prouesses technologiques. Ce sont des chevaux de Troie qui pénètrent les marchés émergents par l’outil, fidélisent par l’usage, imposent par la dépendance.
L’Afrique francophone est la cible prioritaire. Précisément parce qu’elle est le ventre mou de l’influence occidentale. Précisément parce que Paris regarde ailleurs.
La Francophonie : l’actif stratégique que personne ne voit
300 millions de locuteurs aujourd’hui. Un milliard demain. La démographie africaine fait de la Francophonie le seul espace linguistique au monde en croissance réelle. Un marché culturel, entrepreneurial et numérique d’une puissance considérable — sous-monétisé, sous-défendu, sous-imaginé.
La France dispose d’un tissu de producteurs audiovisuels unique en Europe, né du mariage public-privé initié par la loi Tasca. Elle dispose d’une langue qui est la première en Afrique centrale, en pleine explosion démographique. Elle dispose enfin, grâce au service public, de la masse critique capable de tenir tête à Netflix, Amazon et aux plateformes de Shenzhen.
Elle en fait un terrain de règlements de comptes.
Et pendant ce temps, le marché lui donne raison — mais ailleurs. Canal+ Afrique est aujourd’hui la locomotive de rentabilité du groupe Vivendi, surpassant ses homologues européens. Ce n’est pas un accident : c’est la démonstration éclatante que l’Afrique francophone est un marché culturel mature, solvable, avide de contenus. Un continent qui ne demande pas la charité médiatique — il demande de l’ambition. Que Dakar, Kinshasa, Abidjan et Casablanca attendent des plateformes, des récits, des industries culturelles à leur hauteur, pendant que Paris débat de lignes budgétaires, voilà l’absurdité dans toute sa brutalité.
Un rapport au goût trumpiste vient pourtant dynamiter quarante ans de construction patiente — sciant la branche sur laquelle repose l’un des rares écosystèmes capables de nourrir cette ambition commune.
L’IA : le vrai champ de bataille
L’intelligence artificielle n’est plus un outil. C’est le nouveau vecteur de colonisation culturelle et commerciale du XXIe siècle.
Les modèles américains s’entraînent majoritairement en anglais. Les modèles chinois investissent massivement le swahili, l’arabe, le hindi. Le français reste sous-représenté dans les corpus mondiaux. Conséquence directe : les IA qui serviront demain les 300 millions de francophones parleront la culture de leurs concepteurs — pas la leur.
Affaiblir l’audiovisuel public français aujourd’hui, c’est appauvrir les corpus culturels francophones de demain. C’est laisser un vide. Et les vides, en géopolitique, ne restent jamais vides longtemps.
Ce que Paris ne voit plus
Le vrai scandale n’est pas dans un rapport de plus. Il est dans l’absence totale d’une doctrine européenne et francophone de puissance culturelle à l’ère de l’IA.
Les réformes sont indispensables — media semper reformanda. Personne ne le conteste. Mais elles ne peuvent se faire qu’au service d’une ambition collective. Pas d’une démolition menée au nom de l’efficacité comptable par ceux-là mêmes qui prétendent défendre l’entrepreneuriat — tout en ignorant que l’Afrique, elle, a déjà voté : elle consomme, elle paie, elle plébiscite les contenus francophones quand ils existent.
Ce que Washington, Moscou et Pékin ont compris depuis longtemps :
La culture n’est pas une dépense. C’est une arme. Et la Francophonie est un territoire.





