
Il existe une génération silencieuse mais déterminée de femmes congolaises qui, loin des projecteurs de la politique, posent les fondations d’une économie nouvelle. Ni ministres ni militantes au sens classique du terme — plutôt bâtisseuses. Quatre d’entre elles illustrent avec éclat ce mouvement de fond : Nicole Sulu, Esther Misheng Mbidi, Sivi Malukisa et Tisya Mukuna. Quatre trajectoires, quatre secteurs, un même refus de l’attente.

Nicole Sulu : la fédératrice

Fille du célèbre Stanislas Sulu Maseb Mwang fondateur du Centre Hospitalier Nganda, Nicole Sulu (Nicole Sulu Tshiyoyo) aurait pu se contenter de gérer un héritage. Elle en a fait un tremplin. Revenue de Belgique en 2001 — après des études d’orthophonie et de gestion à l’Institut Libre Marie-Haps et à l’ICHEC — pour reprendre le Sulu Group suite à la maladie de son père, elle dirige aujourd’hui le Centre Hospitalier Nganda et le Sultani Hôtel, tout en siégeant aux conseils d’administration d’Orange RDC et de Mayfair Insurance Congo, ainsi qu’à la Fédération des Entreprises du Congo (FEC).
Mais c’est en 2014 qu’elle inscrit son nom dans le paysage entrepreneurial continental en créant Makutano — mot swahili signifiant « rencontre » ou « carrefour ». Ce qui commence comme un club de réflexion local devient en moins d’une décennie le Forum International Sultani Makutano, rendez-vous annuel incontournable des chefs d’État, ministres, PDG et investisseurs d’Afrique. En 2023, sa 9ème édition se tient pour la première fois hors de RDC, à Abidjan, marquant l’ancrage panafricain définitif du forum. L’écosystème Makutano comprend également une Fondationdédiée aux bourses pour les femmes scientifiques (créée en 2018) et un volet Makutano Mining centré sur le secteur minier, dont une édition est prévue en 2026.
Forbes Afrique, Jeune Afrique et La Tribune Afrique ont consacré plusieurs analyses à son influence dans le « business » panafricain. Personnages.cd retrace l’intégralité de son parcours biographique.
📎 Source officielle : https://makutano.cd
Esther Misheng Mbidi : la passerelle entre deux continents

Belgo-congolaise, diplômée en Économie de l’Université d’Utrecht (Pays-Bas) et en Sciences de Gestion de l’Université de Mons (Belgique), Esther Misheng Mbidi a construit plus de 15 ans d’expérience dans la bancassurance européenne — successivement à la Banque Centrale des Pays-Bas puis au sein du groupe ING — avant de regarder vers le marché africain avec une question simple : pourquoi ce savoir ne traverserait-il pas la Méditerranée ?
En 2017, elle fonde Credassur, avec pour mission d’accompagner le secteur financier en Afrique, notamment en RDC, par la formation et l’optimisation opérationnelle. La libéralisation du secteur des assurances en RDC (2019) lui donne une opportunité supplémentaire : elle lance Credassur Digital/Courtage pour vulgariser les produits d’assurance auprès des populations.
En 2020, Credassur NordSud (ASBL, basée en Belgique) voit le jour pour structurer les partenariats économiques Europe-Afrique et soutenir l’entrepreneuriat de la diaspora. En 2022, la Fondation Credassur est établie en RDC, axée sur l’autonomisation des jeunes et des femmes via des centres de formation professionnelle agréés par l’État.
Le projet phare reste Credassur Connect, forum économique international lancé en 2021, présenté comme un « Davos africain » en construction, espace de convergence entre investisseurs, diplomates et entrepreneurs des deux rives. La société est enregistrée en Belgique sous le numéro BE 0652.828.806, avec agrément de la FSMA. Esther Misheng Mbidi est également Country Chair Belgique de l’organisation mondiale All Ladies League (ALL).
Business Finance International (BFI) lui a consacré un article en février 2021 (« Esther Misheng, engagée pour la vulgarisation des assurances ») ; Le Forum des As l’a interviewée en mars 2024 sur le renforcement des capacités des PME congolaises.
📎 Sources officielles : https://credassurconnectforum.com — https://credassurgroup.org
Sivi Malukisa : la reine du terroir

Biologiste de formation (Université de Kinshasa), Sivi Malukisa Nkumu a passé plus de dix ans dans les multinationales — DHL, AstraZeneca — avant que le déclic ne vienne d’un constat prosaïque mais révoltant : à Kinshasa, les fruits locaux pourrissent sur les étalages tandis que les rayons des supermarchés s’approvisionnent en confitures et beurre de cacahuète importés. La matière première est là, abondante. Il manque la transformation.
Elle commence en 2013-2015 dans sa propre cuisine, en mode artisanal, avec des recettes de confitures à base de mangue, papaye et hibiscus. Ce qui était une expérience devient ManiTech (Manufacture and Technology), une entreprise agro-industrielle aujourd’hui installée dans la zone de Limete à Kinshasa, dont les produits phares — les confitures Mani (Mangue-Passion, Papaye-Citron, Gingembre), le beurre de cacahuète Pamba et le miel pur de forêts congolaises — ont réussi le pari le plus difficile pour un entrepreneur local : entrer dans la grande distribution (Kin Marché, Shoprite). ManiTech collabore avec un réseau de petits producteurs ruraux autour de Kinshasa, assurant des revenus stables à des agriculteurs souvent ignorés des circuits formels.
Lauréate de la Tony Elumelu Foundation (TEF), citée comme Success Story par la Banque Mondiale / SFI dans le cadre du Projet PADMPME, Sivi Malukisa siège à la commission des Femmes Entrepreneures de la FEC. Jeune Afriquel’a qualifiée de « reine de la confiture et du beurre de cacahuète à Kinshasa » ; Forbes Afrique l’a portée dans ses dossiers sur les femmes leaders d’Afrique Centrale. TV5Monde lui a consacré un reportage vidéo sur son unité de production, et Radio Okapi l’invite régulièrement dans son émission « Echos d’Économie ».
https://manitechcongo.com : Elles bâtissent le Congo : quatre femmes, quatre visions, un même élan📎 Pour suivre ses activités : Actualite.cd — profil Sivi Malukisa
Tisya Mukuna : le café comme manifeste

Le cas de Tisya Mukuna est peut-être le plus surprenant des quatre. Diplômée en Marketing et Gestion (France et Chine) — sans formation agronomique —, cette Belgo-congolaise choisit de revenir s’installer à Kinshasa avec une idée que beaucoup jugeaient chimérique : produire un café d’excellence dans la capitale, là où la culture du café en RDC a toujours été l’apanage de l’Est du pays (Kivu).
Après trois ans d’essais pour acclimater les caféiers au sol de Kinshasa, elle lance officiellement La Kinoise en 2020, sous l’égide de sa société La Boîte. Les plantations sont situées à Mont-Ngafula (périphérie de Kinshasa), l’usine de transformation dans la zone industrielle de Kingabwa. La maîtrise de toute la chaîne de valeur — de la plantation à la torréfaction jusqu’à la distribution — est la signature du projet. La gamme propose de l’Arabica, du Robusta, des mélanges et des produits dérivés comme du thé à base de feuilles de caféier : le premier café 100% kinois est une réalité commerciale.
Lauréate du Challenge Entreprise 2022 de la FEC et du trophée « Agriculteurs du monde » au Salon de l’Agriculture de Paris en 2023, Tisya Mukuna a été mise en lumière par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)dans sa série « Paroles de Pionnières ». Forbes Afrique lui a consacré un article de fond en février 2023 (« Avec « La Kinoise », Tisya Mukuna fait le pari du café made in Congo ») ; Actualite.cd avait détaillé son lancement dès août 2020 ; International Leader l’interviewait en avril 2022 sur les défis logistiques à Kinshasa.
📎 Pour suivre ses activités : LesDirigeantes.com — fiche Tisya Mukuna
Ce qu’elles ont en commun
Quatre femmes, quatre secteurs — finance, café, transformation alimentaire, réseautage d’affaires. Mais une même grammaire : le refus d’attendre les conditions idéales, la conviction que le marché congolais mérite mieux que l’importation systématique, et l’ancrage dans une logique d’écosystème plutôt que d’entreprise isolée. Nicole Sulu crée des espaces de rencontre ; Esther Misheng bâtit des ponts financiers Nord-Sud ; Sivi Malukisa transforme l’abondance locale en produits à valeur ajoutée ; Tisya Mukuna prouve qu’un café kinois peut concourir dans les meilleures vitrines du monde.
Elles forment, sans l’avoir concerté, le visage d’une transition économique silencieuse — celle qui, loin des débats sur les ressources naturelles et les crises politiques, fabrique patiemment les fondations d’un Congo productif.
Article rédigé sur la base des dossiers documentaires Credassur, ManiTech, La Kinoise et Makutano. Sources croisées : Forbes Afrique, Jeune Afrique, Actualite.cd, Business Finance International, Tony Elumelu Foundation, Banque Mondiale/SFI, OIF, FEC, FSMA (Belgique).
Par la rédaction numérique E-Journal.Info Kinshasa


