Il faut commencer par le oui, parce qu’il est sincère et qu’il n’est pas négociable.
Oui au multilinguisme. Oui à l’interprétation, à la traduction, à l’égalité des six langues officielles des Nations unies, à l’hospitalité linguistique due à ceux qui viennent négocier dans une langue qui n’est pas la leur. La Francophonie a été, au sein du système onusien, l’avocate la plus constante de ce principe, et elle a eu raison de l’être. Une organisation qui défendrait une langue unique n’aurait aucun titre à contester l’empire d’une autre.
Le oui est dit. Vient maintenant le non, et il doit être aussi ferme.
Non à la confusion entre ouverture et effacement. Non à l’idée qu’accueillir toutes les langues dispenserait de parler la sienne. Non à cette pente, visible partout dans le monde, où l’on croit élargir son public quand on ne fait que diluer son propos.
Il existe une loi que les institutions apprennent toujours trop tard : on n’élargit pas une audience en affadissant un message. On perd les deux.
La démonstration est à New York, et elle est chiffrée
Le 6 septembre 2024, l’Assemblée générale des Nations unies adoptait sa résolution biennale et consacrait, une fois de plus, le multilinguisme comme valeur fondamentale de l’Organisation (A/RES/78/330).
Six ans plus tôt, le premier rapport chiffré du Secrétaire général sur cette même question livrait un autre chiffre, que personne ne cite : au 30 septembre 2018, le contenu de l’intranet onusien était disponible à environ 98 % en anglais. Et à 13 % en français (A/73/761, cité par la revue Mots).
Le régime linguistique n’est pourtant pas défavorable. L’article 111 de la Charte fixe six langues officielles, et seuls l’anglais et le français sont langues de travail du Secrétariat général (Assemblée nationale). Le droit est de notre côté. Il ne suffit pas. Sur la soixantaine de sites internet recensés de l’ONU, une dizaine seulement étaient véritablement multilingues selon le décompte de l’OIF. Les manquements sont documentés depuis vingt ans : documents indisponibles, interprétation absente, formulaires et communications administratives en une seule langue.
Un chercheur observe même que la multiplication des langues employées au Secrétariat justifierait aujourd’hui le terme d’« omnilinguisme » plutôt que celui de multilinguisme. Nous y sommes. Quand tout devient langue de travail, plus rien ne l’est — et il reste une langue de fait, entourée de cinq langues de courtoisie.
Voilà ce que produit un principe quand il devient une valeur au lieu de rester une discipline.
L’élargissement qui ne rassemble rien
Ce mécanisme n’est pas propre aux Nations unies. Il est devenu la maladie des grandes institutions.
On veut inclure davantage, alors on formule plus large. On veut ne froisser personne, alors on retire ce qui distinguait. On veut parler à tous les publics, alors on adopte le plus petit dénominateur commun. Et l’on découvre trop tard que ce dénominateur commun n’est jamais neutre : c’est toujours la position que quelqu’un d’autre a déjà installée. Celui qui refuse de choisir ne supprime pas le choix. Il le délègue au plus fort.
L’Europe en fait l’expérience à ciel ouvert : à force de vouloir tout embrasser, elle peine à dire ce qu’elle est, et ce vide se remplit sans elle. Les Nations unies s’affaiblissent de la même manière — non parce qu’elles auraient trop d’ambition, mais parce qu’elles n’en ont plus d’assignable.
Une institution qui ne dit plus qui elle est n’est pas généreuse. Elle est disponible.
La Francophonie n’est pas à l’abri de cette pente
Elle est même exposée, parce qu’elle a écrit la règle et qu’elle ne l’applique pas.
Le Vade-mecum relatif à l’usage de la langue française dans les organisations internationales, adopté à Bucarest le 26 septembre 2006 par la Conférence ministérielle, engage les représentants des États membres à promouvoir l’usage du français et la pratique du multilinguisme (OIF). Il leur demande d’exiger la disponibilité effective des documents en français, de veiller aux moyens de traduction, et de réagir collectivement au sein des groupes d’ambassadeurs francophones en cas de manquement aux règles (texte du Vade-mecum).
Vingt ans plus tard, l’Assemblée parlementaire de la Francophonie constate que la place du français continue de reculer en dépit des régimes linguistiques en vigueur, et réclame un redressement immédiat (APF).
Disons-le comme les diplomates ne le diront pas : le manquement le plus fréquent au multilinguisme onusien n’est pas commis par les secrétariats. Il est commis en salle, par le délégué francophone qui prend la parole en anglais alors que l’interprétation fonctionne. Pour aller plus vite. Pour faire moderne. Pour être compris de la seule personne qui compte à ses yeux.
Aucune résolution ne corrigera cela. C’est une affaire de tenue, pas de texte.
Le risque suivant est du même ordre. Une organisation qui parle de tout — climat, genre, numérique, jeunesse, entrepreneuriat — sans jamais imposer d’abord la condition de son existence, qui est la langue, finit par devenir une agence de coopération parmi d’autres, avec un sommet tous les deux ans et un communiqué que personne ne lit. Ce n’est pas un procès des thèmes : ils sont légitimes, et ce journal en défend plusieurs. C’est un procès de l’ordre des priorités.
Défendre son identité, ce n’est pas fermer sa porte
L’objection viendra, et elle est légitime : à Kinshasa, à Dakar, à Yaoundé, défendre le français, n’est-ce pas nier le lingala, le wolof, le swahili, le bambara ?
C’est l’inverse. Le français n’a jamais été en concurrence avec les langues africaines. Il est en concurrence avec l’anglais, et désormais avec les langues de ceux qui financent les infrastructures numériques du continent. Le multilinguisme bien compris, chez nous, c’est le français avec les langues nationales, contre l’effacement des deux. Une école qui enseigne mal le français ne produit pas une belle littérature en lingala : elle produit des enfants qui ne maîtrisent aucune des deux langues.
Une identité n’est pas un mur. C’est une adresse — l’endroit où l’on sait nous trouver. Ceux qui n’ont plus d’adresse ne sont pas plus ouverts que les autres. Ils sont introuvables.
Ce qui se joue désormais dans les corpus
L’enjeu a changé de nature, et c’est pourquoi l’indulgence n’est plus permise.
Les modèles d’intelligence artificielle qui parleront demain aux marchés francophones s’entraînent aujourd’hui sur des corpus. Une langue faiblement représentée dans ces corpus n’est pas une langue « tolérée » : c’est une langue sans avenir technique, dont les usagers finiront par être servis par des outils conçus dans une autre culture, avec d’autres priorités.
Le premier pays francophone du monde s’appelle désormais Congo, avec quelque 66 millions de locuteurs. S’il n’entre pas dans ce dossier en producteur de données, il y entrera en consommateur d’outils pensés sans lui. La différence entre les deux positions ne se rattrape pas ; elle se creuse.
Soixante-sept jours
Le 16 novembre, à Phnom Penh, la famille francophone désignera sa direction pour 2027-2030.
La question posée à celle ou celui qui l’emportera ne figure dans aucun programme, et elle tient en une ligne : le multilinguisme sera-t-il notre doctrine, ou notre excuse ?
Nous ne demandons pas à la Francophonie de parler moins de langues. Nous lui demandons de garder une voix.
La rédaction — Desk Francosphère, E-Journal.info







