En choisissant la loi fondamentale comme unique boussole et en rejetant catégoriquement la prise de pouvoir par la force, la coalition des soixante-quatre offre à la RDC — scindée de facto depuis deux ans — la seule sortie de crise qui ne passe pas par un nouveau cycle de sang.
Ce matin, dans une Rome qui accueille souvent les négociations que les capitales africaines ne peuvent plus tenir, la coalition C64 a rendu public un texte bref mais d’une densité politique rare. Réunissant des personnalités politiques proches à la fois du camp Tshisekedi et de celui de l’ancien président Kabila, la plateforme s’est exprimée d’une seule voix autour de trois axes : le respect absolu de la Constitution, le rejet de tout troisième mandat ou report des élections de 2028, et l’opposition sans équivoque à la conquête du pouvoir par la force.

« Ni confiscation du pouvoir, ni changement anticonstitutionnel des règles du jeu, ni prise du pouvoir par les armes. » C64, Rome, 27 octobre 2026
Une RDC coupée en deux : le fait accompli que Rome ne peut ignorer

Pour comprendre le poids de cette déclaration, il faut la replacer dans sa géographie réelle. Depuis près de deux ans, la République démocratique du Congo est de facto divisée. L’Est du pays — Goma, Bukavu, les territoires du Nord-Kivu et du Sud-Kivu — dispose de sa propre administration, de ses propres services, de sa propre économie de transit. La preuve la plus saisissante de cette réalité : il est aujourd’hui plus simple et plus rapide de rejoindre Goma en transitant par Kigali — sans tracasserie douanière, sans checkpoint interminable — que de tenter le trajet depuis Kinshasa ou depuis Kisangani. Ce n’est pas anecdotique. C’est la cartographie du délitement.
CONTEXTE GÉOPOLITIQUE IMMÉDIAT
- L’Est du Congo fonctionne sous une administration parallèle depuis environ deux ans.
- Le transit Kigali–Goma est désormais plus fluide que les axes Kinshasa–Goma ou Kisangani–Goma.
- Les accords de Doha, parrainés par les États-Unis, constituent le cadre diplomatique dominant.
- Le C64 appelle les facilitateurs africains et la CENCO/CC à reprendre la main sur le processus.
Dans ce contexte, affirmer que la Constitution est la loi de tous — sans exception — n’est pas une banalité rhétorique. C’est un acte politique qui repose sur une conviction : la réunification du pays ne peut se construire sur la force d’une faction, qu’elle soit armée ou électorale. Elle ne peut se construire que sur un contrat social opposable à tous.
Kabila, le FNR et la question des contacts préalables
La déclaration du C64 soulève néanmoins plusieurs zones d’ombre que la diplomatie ne peut esquiver. La plateforme affirme vouloir rencontrer à la fois Félix Tshisekedi et Joseph Kabila pour trouver une issue durable. Or Kabila, pour sa part, n’a pas écarté la prise de pouvoir par les armes comme option ultime — une position aux antipodes de ce que Rome vient d’affirmer. Le C64 l’inclut pourtant dans son appel au dialogue, sans l’exclure.
La question qui se pose avec acuité : la C64 a-t-elle pris langue avec les acteurs du Front National de Résistance (FNR) avant de se réunir ? Rien dans le texte ne le dit explicitement. Il serait cependant naïf de penser qu’à titre individuel, aucun membre de la plateforme n’a eu de contacts préalables avec les entourages de Kabila ou d’autres figures comme Nanga. La diplomatie officielle se négocie rarement sans ses coulisses officieuses.
L’absence de mention du FNR dans la déclaration est-elle un oubli, une prudence ou une exclusion délibérée ? La réponse conditionnera la crédibilité de l’appel au dialogue inclusif.
Washington, arbitre discret d’un conflit africain
Le paysage diplomatique congolais serait incomplet sans désigner clairement l’acteur qui tient aujourd’hui le poids le plus lourd dans la balance : les États-Unis d’Amérique, parrains des accords de Doha. La main américaine, même exercée à distance, oriente les leviers économiques, les pressions sur les belligérants et la définition des timelines de négociation. Le C64 en est conscient, qui appelle les facilitateurs africains — Union africaine en tête — et les Églises (CC-CENCO) à reprendre l’initiative, avec le soutien de Washington plutôt qu’en opposition à lui.
Cette demande de réappropriation africaine du processus est à la fois légitime et risquée. Légitime, car aucune paix durable ne peut être imposée de l’extérieur à un pays de 100 millions d’habitants avec la complexité ethno-politique du Congo. Risquée, parce que les facilitateurs africains ont, par le passé, manqué de la constance et des moyens de pression nécessaires pour transformer des déclarations en cessez-le-feu effectifs.
Ce que cette déclaration change — et ce qu’elle ne change pas encore
L’importance du texte de Rome réside moins dans ce qu’il décide — il ne décide rien — que dans ce qu’il pose. Il pose un cadre de légitimité. En réunissant des proches de deux camps antagonistes autour d’un seul texte constitutionnel, le C64 démontre qu’un espace de dialogue transpartisan existe encore à l’intérieur du champ politique congolais. C’est le premier fait positif depuis de longs mois.
Ce que Rome ne change pas encore : la situation militaire sur le terrain, l’administration de fait de l’Est, les flux d’armes, et la méfiance profonde entre Kinshasa et les capitales régionales. Ces réalités ne se dissoudront pas dans une déclaration de principe, aussi bien formulée soit-elle. Elles exigent une séquence politique précise : cessez-le-feu vérifiable, dialogue inclusif sans condition préalable, chronogramme électoral respecté.
CE QUE LE C64 DEMANDE CONCRÈTEMENT
- Aucune modification constitutionnelle permettant un troisième mandat.
- Maintien du calendrier électoral 2028.
- Dialogue inclusif intégrant toutes les parties, y compris Kabila, sans exclusion préalable.
- Retour des facilitateurs africains et de la CENCO/CC comme acteurs de premier plan.
- Rejet catégorique de toute conquête du pouvoir par les armes — qui s’applique à tous.
Le message à la diaspora : votre pays existe encore
Pour les millions de Congolais qui vivent hors du pays — à Bruxelles, Paris, Londres, Montréal, Johannesburg — cette déclaration porte un message que le bruit médiatique tend à noyer : le pays n’a pas capitulé devant ses propres crises. Il existe encore des Congolais, issus de camps opposés, capables de s’asseoir ensemble pour dire non à la barbarie constitutionnelle et non aux armes. Ce n’est pas peu.
La diaspora, qui envoie chaque année des milliards de dollars dans le pays, qui vote, qui parle, qui finance parfois les deux camps, a ici une responsabilité particulière : distinguer les voix qui construisent de celles qui instrumentalisent. La déclaration du C64 mérite d’être lue, discutée, et mise en débat dans les salons de Bruxelles comme dans les associations de Montréal.
La réunification du Congo ne sera pas le produit d’un miracle diplomatique. Elle sera — si elle advient — le résultat d’une volonté politique patiente, ancrée dans une loi fondamentale que tous auront accepté de respecter, même quand cela leur coûte. Rome a rappelé que cette volonté existe encore. C’est, pour l’heure, l’essentiel.




