Alors que Joseph Kabila s’est rapproché de la rébellion AFC/M23 en prenant la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), Félix Tshisekedi hausse le ton. Depuis Moscou, le président congolais dénonce ce qu’il présente comme une stratégie visant à faire passer une crise impliquant des acteurs régionaux pour un simple conflit entre Congolais. Un discours qui mêle souveraineté nationale, mise en garde politique et appel à la paix.
Le discours de Félix-Antoine Tshisekedi prend une résonance particulière dans le contexte de l’engagement de son prédécesseur, Joseph Kabila, au sein de la nouvelle coalition politico-militaire FRN, annoncée à Goma le 12 octobre 2026. Cette alliance, qui rassemble notamment des responsables de l’AFC/M23, affiche son intention de combattre le pouvoir de Kinshasa, y compris par la force.
Face à cette évolution, le chef de l’État congolais présente la crise sécuritaire dans l’Est comme un conflit où les enjeux internes sont étroitement liés aux ambitions régionales. Il accuse notamment le régime de Paul Kagame de soutenir la déstabilisation de la RDC, tout en prenant soin de distinguer le peuple rwandais de ses dirigeants.

Kabila et la question de la responsabilité nationale
« Ils ont dit à Kabila : nous t’avons beaucoup protégé, il est temps que tu sortes et que tu montres que le conflit est entre Congolais », affirme Félix Tshisekedi.
Cette déclaration constitue le cœur politique de son intervention. Le président suggère que l’implication de Joseph Kabila dans la rébellion pourrait servir à donner une apparence exclusivement congolaise à un conflit dans lequel Kinshasa accuse Kigali de jouer un rôle déterminant.
Le rapprochement entre l’ancien président et l’AFC/M23 change effectivement la nature de la confrontation. Kabila n’apparaît plus seulement comme un opposant politique au pouvoir de Tshisekedi : il dirige désormais une coalition politico-militaire qui inclut des responsables rebelles. Cette évolution soulève des interrogations sur les objectifs de l’alliance, son implantation nationale et sa capacité à élargir le conflit au-delà de l’Est.
Pour Tshisekedi, l’enjeu est donc de dénoncer ce qu’il considère comme une instrumentalisation de la contestation congolaise au profit d’intérêts extérieurs. Mais cette lecture demeure celle du chef de l’État et doit être distinguée des faits établis concernant la composition et les objectifs déclarés du FRN.
« Tout Rwandais n’est pas notre ennemi » : une distinction stratégique »
En déclarant que « tout Rwandais n’est pas notre ennemi », Félix Tshisekedi cherche à dissocier le conflit de toute logique de haine entre les peuples.
Cette distinction est importante dans une région marquée par des tensions historiques, des déplacements de populations et des accusations réciproques. Elle permet au président congolais de présenter son opposition comme dirigée contre les choix politiques et militaires du régime de Kigali, plutôt que contre les citoyens rwandais.
« Une fois le régime de Kagame passé, vous verrez comment nos relations vont s’améliorer avec le Rwanda », ajoute-t-il.
Le message comporte ainsi une dimension diplomatique : Tshisekedi affirme que la crise actuelle ne condamne pas durablement les relations entre Kinshasa et Kigali. Il laisse entrevoir la possibilité d’une normalisation future, à condition que les relations entre les deux pays puissent s’affranchir des tensions sécuritaires actuelles.
Un avertissement politique à l’approche des enjeux de pouvoir
« Vous pouvez me haïr, mais s’il vous plaît, ne laissez pas ces gens revenir au pouvoir. Ne commettez pas cette erreur. »
Par ces mots, Félix Tshisekedi dépasse le cadre strictement militaire pour s’adresser directement à l’opinion congolaise. Il appelle les citoyens à ne pas dissocier les choix politiques de leurs conséquences sur la sécurité nationale.
Cette séquence apparaît également comme une mise en garde contre un éventuel retour de Joseph Kabila et de ses alliés aux commandes de l’État. Elle traduit la volonté du président de faire de la crise sécuritaire un élément central du débat politique et de la légitimité des acteurs qui aspirent à gouverner le pays.
Toutefois, cet appel soulève aussi une question essentielle : dans une démocratie, la responsabilité politique doit-elle être appréciée uniquement à travers les alliances sécuritaires, ou également à travers le bilan de gouvernance, le respect des institutions et la capacité à répondre aux aspirations de la population ?
« Je ne prendrai jamais les armes contre mon pays »
La dernière partie du discours revêt une portée symbolique forte.
« Je vais passer, mais le Congo restera toujours. Ma mission, c’est de ramener la paix dans le pays. Je ne prendrai jamais les armes contre mon pays », déclare le président.
En rappelant le caractère temporaire de son mandat face à la permanence de la nation, Félix Tshisekedi cherche à placer la souveraineté congolaise au-dessus des rivalités personnelles et politiques.
Cette affirmation contraste directement avec le choix de Joseph Kabila de prendre la tête d’une coalition qui revendique une lutte contre le pouvoir en place, y compris par la force. Elle met en évidence une fracture politique majeure : d’un côté, le président qui affirme vouloir restaurer la paix par la défense de l’État ; de l’autre, un ancien chef de l’État qui a rejoint une alliance politico-militaire contestant les institutions actuelles.
Entre souveraineté, paix et rivalité politique
Au-delà de la confrontation entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, ce discours pose une question fondamentale pour l’avenir de la RDC : comment mettre fin à une guerre dont les dimensions nationales et régionales sont profondément imbriquées ?
La présence de Kabila au sein du FRN pourrait renforcer les capacités politiques de la rébellion, mais elle risque aussi de compliquer davantage les initiatives de paix. Les médiations diplomatiques devront désormais tenir compte d’une opposition armée dont la direction inclut un ancien président congolais.
Pour les populations de l’Est, éprouvées par des années de violences et de déplacements, l’enjeu dépasse largement les rivalités entre dirigeants. Il s’agit avant tout de retrouver la sécurité, de regagner leurs foyers et de vivre dans un pays où les différends politiques ne se règlent plus par les armes.
En affirmant que « le Congo restera toujours », Félix Tshisekedi lance ainsi un appel à la permanence de l’État et à la responsabilité nationale. Reste à savoir si cet engagement se traduira par des avancées concrètes sur le terrain militaire, diplomatique et politique.
Car au-delà des discours et des alliances, la véritable victoire pour la RDC sera celle qui permettra de restaurer la paix sans sacrifier sa souveraineté ni la cohésion de son peuple.
E.K




