Dans une analyse publiée sur son blog d’histoire, d’économie et de géopolitique, le démographe et essayiste Yves Montenay avance une thèse simple et vertigineuse : l’africanisation du monde est en marche, et elle est d’abord démographique. D’environ 100 millions d’habitants vers 1900, le continent est passé à 1,4 milliard aujourd’hui. Selon les projections qu’il cite, l’Afrique pourrait représenter 30 % de l’humanité en 2050 et plus de 40 % en 2100 — pendant que la population des autres continents, hors immigration, décline.
Montenay ne s’arrête pas aux chiffres. Il documente une africanisation culturelle déjà à l’œuvre : le rap devenu premier genre musical écouté par la jeunesse française, Nollywood désormais troisième centre mondial de production cinématographique derrière Hollywood et Bollywood, les biennales d’art contemporain africain qui se multiplient de Dakar à Montpellier, Netflix qui investit massivement dans la production sur le continent, le sport africain omniprésent sur les écrans du monde.
Chez E-Journal.info, nous partageons ce constat. Mais nous en tirons une conclusion que le débat français aborde rarement de front : la première organisation concernée par cette bascule s’appelle la Francophonie — et elle n’y est pas prête.
Une Francophonie dont le centre de gravité a déjà basculé
Les faits sont têtus. Sur les quelque 300 millions de francophones dans le monde, la majorité vit déjà en Afrique. La République démocratique du Congo est aujourd’hui le premier espace francophone au monde en nombre de locuteurs. À l’horizon 2050, l’écrasante majorité des locuteurs du français sera africaine, portée par la dynamique démographique décrite par Montenay.
Autrement dit : l’avenir du français ne se décide plus à Paris, ni à Bruxelles, ni à Genève. Il se joue à Kinshasa, Abidjan, Dakar, Conakry et Douala.
Or l’architecture de la Francophonie institutionnelle et médiatique reste, elle, organisée comme si rien n’avait changé : un centre qui produit les normes, les contenus et les financements ; une périphérie qui diffuse, adopte et consomme. Ce modèle — que certains analystes qualifient de « paternalisme qui ne dit pas son nom » — tranquillise tout le monde : les élites du Nord y trouvent le beau rôle du tuteur généreux, certaines élites du Sud une rente de situation. Mais il ne prépare ni souveraineté partagée, ni capacité de production endogène.
Le contre-exemple chinois : l’axe Europe-Afrique-Chine comme miroir
Notre ligne éditoriale assume le dialogue ouvert Europe-Afrique-Chine, précisément parce que ce triangle révèle les stratégies des uns et les impensés des autres.
Pendant que l’Europe réduit ses vecteurs de rayonnement — coupes dans les audiovisuels publics français, allemand et britannique —, Pékin déploie une logique cohérente : CGTN diffuse en six langues, les Instituts Confucius maillent le monde, Xinhua occupe les espaces médiatiques africains que les médias francophones désertent. Et l’intelligence artificielle devient le nouveau front : les grands modèles de langage sont massivement entraînés en anglais ou calibrés sur les priorités stratégiques chinoises, tandis que le français reste sous-représenté dans les corpus mondiaux.
C’est ici que la thèse de Montenay rejoint notre inquiétude : si le monde s’africanise démographiquement et culturellement, mais que les outils numériques et médiatiques qui serviront ces populations sont conçus ailleurs, l’africanisation du monde se fera sans la Francophonie — voire contre elle.
L’angle mort : l’Afrique comme actrice, pas comme cible
Montenay note avec justesse les obstacles — insécurité physique et juridique, instabilité politique — qui freinent le développement du continent. Mais il souligne aussi ses atouts considérables : la moitié des réserves mondiales de cobalt et de manganèse, un boom des start-up numériques du Kenya au Sénégal, et cette « opportunité historique » identifiée par la CNUCED de s’insérer dans les chaînes d’approvisionnement technologiques mondiales.
Notre conviction, en tant que média de l’entrepreneuriat francophone, est que la réponse ne viendra ni des seules institutions, ni de la seule bienveillance du Nord. Elle viendra des entrepreneurs, des créateurs de contenus, des producteurs audiovisuels et des bâtisseurs de plateformes qui font déjà de l’espace francophone un marché — et non plus un simple héritage.
Car qualifier l’Afrique de « cible » des influences extérieures, c’est encore la réduire à un territoire de conquête. Le vrai enjeu est ailleurs : que les États et les acteurs privés africains deviennent stratèges de leur propre souveraineté narrative — en produisant leurs récits, leurs médias, leurs données et, demain, leurs modèles d’IA en français.
Conclusion : une relation adulte, ou rien
L’africanisation du monde décrite par Yves Montenay n’est ni une menace à conjurer, ni un motif d’autosatisfaction : c’est un fait à analyser et une opportunité à saisir. Pour la Francophonie, elle impose un choix clair.
Soit elle demeure un espace linguistique nostalgique, administré depuis le Nord, et elle sera balayée par des puissances qui, elles, assument des partenariats durs et transactionnels. Soit elle devient ce qu’elle peut être : le premier espace économique, culturel et numérique multipolaire du XXIᵉ siècle, fondé sur une relation adulte — c’est-à-dire négociée, exigeante et véritablement multilatérale — entre l’Europe et l’Afrique, en dialogue lucide avec la Chine.
Le monde s’africanise. À la Francophonie de décider si elle veut être le théâtre de cette histoire — ou l’un de ses auteurs.

