Libre opinion — E-Journal.info | Desk Francosphère
21 août 2026
Il reste quatre-vingt-sept jours. Le 16 novembre 2026, à Phnom Penh, les chefs d’État et de gouvernement de la Francophonie se retireront à huis clos et désigneront celui ou celle qui dirigera l’Organisation internationale de la Francophonie de 2027 à 2030. Ce jour-là, ni la ferveur des avenues de Kinshasa, ni la légitimité historique d’un nom, ni la qualité intrinsèque d’un programme ne pèseront directement dans la balance. Ce qui pèsera, ce sont des instructions écrites, envoyées des semaines plus tôt par des ministères des Affaires étrangères à leurs délégations. Et ces instructions ne s’écrivent pas à Kinshasa.
Il faut le dire sans détour à la coordination de campagne de Mme Juliana Amato Lumumba, avec le respect que commande l’engagement de ses équipes : une candidature adossée à la mobilisation nationale est une candidature qui confond son public avec son électorat.

L’arithmétique que personne n’aime rappeler
La Francophonie institutionnelle compte aujourd’hui 93 États et gouvernements, contre 88 avant le Sommet de 2024 — dont une cinquantaine de membres de plein droit, sept associés et près d’une trentaine d’observateurs (Afriquinfos). Dans cette assemblée, la République démocratique du Congo pèse une voix. Vanuatu aussi. La Moldavie aussi. Cent millions de locuteurs francophones ne se convertissent pas en cent millions de suffrages : ils se convertissent en un siège, comme tout le monde.
Ce siège unique est le premier fait stratégique que la campagne doit intégrer. Le second est plus dérangeant encore : la Francophonie n’est plus, arithmétiquement, une affaire africaine. Entre les membres de plein droit européens, les gouvernements fédérés — la Fédération Wallonie-Bruxelles siège en son nom propre, distinctement de la Belgique — et la nébuleuse des observateurs d’Europe centrale et orientale, l’Europe représente une part décisive du corps électoral. Or la quasi-totalité de ces capitales instruisent leurs dossiers multilatéraux dans un rayon de trois kilomètres autour du Rond-point Schuman.
C’est là que se joue l’élection. Pas dans les meetings.
Le vrai adversaire ne siège pas à Kigali
L’analyse dominante à Kinshasa réduit le scrutin à un duel avec la secrétaire générale sortante, Louise Mushikiwabo, et donc à un affrontement RDC–Rwanda transposé sur le terrain diplomatique. Cette lecture est confortable. Elle est incomplète.
Quatre candidatures ont été formellement auditionnées le 30 juin 2026 à Paris, lors d’une conférence ministérielle extraordinaire — une première en cinquante-six ans d’existence de l’Organisation (OIF) : Mme Mushikiwabo (Rwanda), Mme Lumumba (RDC), la Dr Coumba Bâ (Mauritanie) et M. Dacian Cioloș (Roumanie) (Diasporas-News).
Regardons ce que font les deux candidats que Kinshasa observe le moins.
La Dr Coumba Bâ fait exactement ce qu’il faut faire : elle démarche le continent capitale par capitale. Le Sénégal, le Gabon, le Tchad encore le 17 août (Kaweru, Gabonmediatime). Autrement dit : le bloc africain, que la RDC considère volontiers comme son socle naturel, est activement disputé. Il n’est acquis à personne.
Et M. Dacian Cioloș ? Ancien commissaire européen à l’agriculture, ancien Premier ministre de Roumanie, ancien député européen : il n’a pas besoin de conquérir Bruxelles, il en est un produit. Sa thèse de campagne tient en une phrase qu’il assume publiquement : « la francophonie, c’est beaucoup plus que l’Afrique ». Il travaille le Québec, la découvrabilité des contenus francophones, l’entraînement des intelligences artificielles en français (L’Hebdo Journal).
Voilà l’adversaire structurel de la candidature congolaise. Non pas parce qu’il serait le favori, mais parce qu’il occupe, sans effort et sans concurrence, le terrain que Kinshasa n’a pas encore décidé d’investir. Laisser un ancien commissaire européen défendre seul l’idée que la Francophonie déborde l’Afrique, devant un électorat dont une fraction substantielle est européenne, c’est perdre un débat avant de l’avoir ouvert.
Bruxelles, point chaud — et point de bascule
Bruxelles n’est pas une escale sentimentale sur la route de Phnom Penh. C’est un nœud où convergent quatre réseaux que la campagne doit traiter comme quatre cibles distinctes :
Le réseau institutionnel européen. C’est à Bruxelles que se sont arbitrés, depuis 2025, les dossiers qui déterminent la perception internationale de la région des Grands Lacs : les résolutions du Parlement européen réclamant des sanctions contre Kigali, la demande belge en ce sens, la controverse persistante sur le protocole d’accord entre l’UE et le Rwanda sur les matières premières critiques, la relative retenue du Conseil (Jeune Afrique, Business & Human Rights). Le dossier rwandais s’écrit à Bruxelles autant qu’à Washington ou à Doha. Une campagne congolaise absente de Bruxelles abandonne à d’autres la narration de sa propre région.
Le réseau des représentations permanentes. Une trentaine d’États membres, associés ou observateurs de l’OIF entretiennent à Bruxelles une ambassade bilatérale et une représentation auprès de l’UE. Les diplomates qui y travaillent rédigent des notes qui remontent aux capitales. Ce sont eux qui écrivent, en pratique, les instructions du 16 novembre.
Le réseau belge francophone. La Belgique et la Fédération Wallonie-Bruxelles sont deux entités distinctes au sein de l’OIF. Deux positions à convaincre, dans la même ville, avec des logiques politiques différentes.
Le réseau diasporique et culturel. Bruxelles est la capitale congolaise hors du Congo. C’est une ressource considérable — à condition de comprendre ce qu’elle est : la diaspora ne vote pas ; elle légitime. Elle fournit la densité, la visibilité et la crédibilité sociale qui rendent une candidature audible auprès de ceux qui votent. La confondre avec un électorat serait répéter, à l’échelle européenne, l’erreur commise à l’échelle nationale.
Africa Legacy : une fenêtre, pas une réponse
C’est dans ce contexte que la note de cadrage soumise à la coordination prend tout son sens. Africa Legacy se tient du 4 septembre au 1er novembre 2026 à l’Espace Vanderborght, rue de l’Écuyer, à Bruxelles : plus de 250 œuvres classiques et contemporaines issues de collections privées et institutionnelles européennes et africaines, assorties d’un programme de conférences et de débats (Ville de Bruxelles), sous le commissariat du galeriste Didier Claes et en lien avec le Centre culturel congolais de Belgique.
Le calendrier est presque insolent de justesse : l’événement s’achève quinze jours avant le Sommet. Il couvre exactement la fenêtre pendant laquelle les capitales arrêtent leurs positions. Une ancienne ministre de la Culture, portée par une candidature qui place la diplomatie culturelle, la jeunesse et la mobilité des talents au cœur de son projet, dispose là d’une tribune que l’argent n’achète pas.
Mais qu’on ne se trompe pas sur la nature de l’outil. Une exposition n’est pas une campagne ; c’est un prétexte de haute qualité pour provoquer des rendez-vous qui, autrement, n’auraient pas lieu. La valeur d’Africa Legacy ne se mesurera pas au nombre de photographies publiées, mais au nombre de chefs de mission rencontrés en marge, de notes verbales transmises, de démarches formelles engagées auprès des capitales représentées. Si la séquence bruxelloise se solde par un beau vernissage et une couverture médiatique flatteuse, elle aura coûté du temps sans produire une voix.
Le débat qu’il fallait convoquer hier
Il existe pourtant, à Bruxelles, un format supérieur à toutes les réceptions du monde — et il a été proposé en son temps, sans être instruit. Ce journal l’a formulé il y a plusieurs mois : organiser dans le studio Agora du Parlement européen un débat télévisé réunissant physiquement les quatre candidats à la direction de l’OIF, face à des députés européens sensibles à la cause francophone et à un panel de journalistes. Captation professionnelle, diffusion en direct et en différé sur YouTube, et mise à disposition du signal à TV5MONDE — opérateur de la Francophonie — comme à toute chaîne souhaitant le reprendre, de la RTBF à LN24 en passant par les médias de la diaspora.
Mesurons ce que ce format produit, et que rien d’autre ne produit.
Il retourne l’avantage de terrain. Aucune campagne congolaise ne battra Dacian Cioloș sur la familiarité des couloirs bruxellois. Mais un débat public, en français, devant des parlementaires européens et des journalistes, ramène les quatre candidatures sur un pied d’égalité formelle — et sur ce terrain-là, les arguments de la RDC (la paix dans les Grands Lacs, la jeunesse, les chaînes de valeur, la dignité) sont les plus forts du plateau. On ne gagne pas une élection en évitant la confrontation ; on la gagne en choisissant le lieu et le format de la confrontation.
Il ouvre au public un débat qui s’est tenu à huis clos. L’audition du 30 juin à Paris s’est déroulée devant les ministres de la famille francophone. Un débat bruxellois s’adresserait à l’opinion européenne, aux parlementaires, à la presse — c’est-à-dire précisément aux relais qui influencent les capitales qui voteront le 16 novembre.
Il place la sortante face à un contrôle public. Un mandat que l’on sollicite pour la troisième fois se défend en public. Et si une candidature décline l’invitation, la chaise vide parlera d’elle-même — le format est gagnant dans les deux cas.
Il doit être neutre pour être utile. Un débat organisé au bénéfice d’une candidate n’est qu’un meeting avec un meilleur éclairage. Un débat convoqué au bénéfice de la Francophonie tout entière devient un rendez-vous institutionnel — et celui qui l’a convoqué en récolte le crédit. C’est un paradoxe que la coordination doit accepter : la stricte neutralité du format est ce qui sert le mieux les intérêts de Kinshasa.
Reste la contrainte que l’enthousiasme oublie toujours : ce type d’événement, dans ces murs, ne s’improvise pas. Il suppose le parrainage formel d’un député européen en exercice, la réservation d’un espace dans un calendrier parlementaire encombré par les semaines de plénière et de commissions, une validation protocolaire, des accréditations de sécurité, un modérateur incontestable, un accord écrit des quatre équipes de campagne, une régie et des droits de diffusion négociés en amont. Chacune de ces étapes se compte en semaines, pas en jours.
Autrement dit : pour qu’un tel débat se tienne à Bruxelles avant que les capitales n’arrêtent leurs instructions — c’est-à-dire au plus tard à la mi-octobre —, les lettres d’invitation doivent partir maintenant. Pas après Africa Legacy. Pas après la rentrée. Cette semaine.
Que cette idée ait été posée sur la table il y a des mois et qu’elle n’ait pas encore été instruite est, en soi, le meilleur diagnostic que l’on puisse porter sur cette campagne : elle ne manque pas d’intelligence stratégique, elle manque d’un centre de décision situé là où se décide l’élection.
Élargir le spectre : sept fronts, pas un
La note soumise à la coordination a raison sur Bruxelles. Elle a tort de s’y arrêter. Un dispositif d’influence crédible à quatre-vingt-sept jours du scrutin suppose des fronts simultanés :
- Bruxelles — les représentations permanentes, la Belgique, la Fédération Wallonie-Bruxelles, les groupes d’amitié du Parlement européen, les réseaux d’affaires belgo-congolais, et le débat des quatre candidats décrit plus haut, qui doit être verrouillé sous quinzaine ou abandonné.
- Paris — l’audition est passée, l’arbitrage ne l’est pas. La position française reste le principal facteur de bascule du scrutin.
- Québec et Ottawa — front ouvert, et déjà travaillé par M. Cioloș. Deux gouvernements membres, une sensibilité propre sur la langue, le numérique et la découvrabilité.
- Le bloc d’Europe centrale et orientale — Bucarest, Chișinău, Sofia, Tirana, Skopje, Erevan. Rarement démarché par les candidatures africaines, il constitue pourtant un gisement de voix et le socle naturel du candidat roumain.
- Le bloc africain — activement disputé par Nouakchott, et sensible aux équilibres régionaux hérités du mandat sortant. Rien n’y est acquis.
- Phnom Penh et Hanoï — le pays hôte dispose d’un pouvoir d’agenda et d’un capital de sympathie considérables sur la dernière ligne droite. Le bloc asiatique est sous-sollicité.
- Genève et les bailleurs — Suisse, mais aussi observateurs du Golfe, dont la contribution financière à l’espace francophone leur confère une audience réelle.
Ce que Bruxelles achète, et comment le lui vendre
Un dernier point, et il touche à la ligne éditoriale de ce journal. Les propositions défendues par Mme Lumumba lors de son audition parisienne — une Chambre francophone de commerce solidaire, une Autorité francophone pour une transition numérique inclusive, un Visa francophone des talents, une Académie francophone de la paix (Actualite.cd) — ne sont pas seulement de bonnes idées. Ce sont, presque littéralement, les catégories dans lesquelles l’Union européenne raisonne aujourd’hui : partenariats de talents et mobilité qualifiée, souveraineté numérique et données linguistiques, chaînes de valeur responsables sur les minerais critiques, Global Gateway.
Il existe donc un point de rencontre entre le projet de la candidate et l’agenda des institutions européennes. Il n’est pas exploité. C’est, à nos yeux, le principal gisement inexploité de cette campagne : traduire un programme francophone dans le vocabulaire de politique publique de ceux qui votent. L’entrepreneuriat, la jeunesse et le dialogue Europe–Afrique–Chine ne sont pas des ornements dans cette candidature : ils en sont l’argument de vente auprès du seul public qui décide.
Quatre-vingt-sept jours. La question n’est plus de savoir si la RDC mérite ce mandat. Elle est de savoir si sa coordination de campagne acceptera, à temps, de déplacer son quartier général mental de Kinshasa vers les capitales qui votent — en commençant par celle qui, en septembre, lui ouvre ses portes, et où un plateau attend encore d’être réservé.
La rédaction — Desk Francosphère, E-Journal.info
Sources
- OIF — « Pour la première fois, la Francophonie auditionne les candidat(e)s à sa direction »
- Diasporas-News — « Secrétaire général OIF : la course à l’élection est lancée » (12 août 2026)
- Actualite.cd — « Paris : Juliana Lumumba présente sa vision d’une Francophonie orientée vers le développement » (30 juin 2026)
- L’Hebdo Journal — « Course à l’OIF : la francophonie, c’est plus que l’Afrique, plaide Dacian Cioloș »
- Kaweru Infos — « La Mauritanie sollicite le soutien du Tchad pour sa candidate, Dr Coumba Bâ » (17 août 2026)
- Gabonmediatime — « La Mauritanie sollicite l’appui du Gabon »
- Ville de Bruxelles — Africa Legacy (4 septembre – 1er novembre 2026, Espace Vanderborght)
- Afriquinfos — « La Francophonie passe de 88 à 93 États et gouvernements membres »
- Jeune Afrique — « Est de la RDC : pourquoi l’UE n’a pas sanctionné le Rwanda »
- Business & Human Rights Resource Centre — controverse sur l’accord UE–Rwanda sur les matières premières critiques
- France 24 — « Washington et des pays européens exhortent le Rwanda et le M23 à cesser leur offensive » (9 décembre 2025)
- Jeune Afrique — « OIF : Juliana Lumumba, la candidate surprise qui veut croire en son destin »
