Éditorial — E-Journal.info | Desk Francosphère 26

En juillet 2026, sans cérémonie, sans discours et sans que Paris ne le relève, la République démocratique du Congo est devenue le premier pays francophone de la planète. Environ 66 millions de locuteurs, devant la France (Francopresse). Le rapport 2026 de l’Observatoire de la langue française confirme la bascule : 396 millions de francophones dans le monde, 65 % d’entre eux en Afrique, et l’Afrique subsaharienne responsable de 81 % de toute la croissance enregistrée entre 2010 et 2025 (OIF).
Le centre de gravité de la langue a changé de continent. Le centre de gravité de son organisation, non.
Il faut donc poser la question franchement : si le poumon est en Afrique centrale, pourquoi la respiration se décide-t-elle ailleurs ?
Ce que la crise tarifaire québécoise vient de démontrer
Regardons ce qui se joue à Québec depuis dix jours, car c’est une leçon de méthode.
Le 18 août, Washington suspendait des droits de 50 % frappant pour 28 milliards de dollars de produits canadiens ; le 21, le Canada quittait la table de négociation et ripostait ; le 24, le ton se durcissait de nouveau à la Maison-Blanche (France 24) ; le 25, le gouvernement Carney optait pour une riposte mesurée (La Presse). Au moment où nous écrivons, l’issue n’est pas fixée, et nous nous garderons de la prédire. Ce qui est solide, en revanche, c’est la structure du problème : le Québec, avec son aluminium et son manufacturier, est l’une des trois provinces les plus exposées (La Presse, 19/08). Les métaux primaires canadiens subissent 50 % de droits depuis mars 2025, et un tarif universel de 10 % s’applique depuis le 24 juillet 2026 (Gouvernement du Québec).
Or que fait le Québec sous la contrainte ? Il ne se contente pas de subventionner ses entreprises exposées — il l’a fait (Les Affaires). Il change de doctrine. Le 16 juin 2026, il dévoilait une politique internationale explicitement autonomiste : « Un Québec qui agit par lui-même et pour lui-même » (Gouvernement du Québec, La Presse). La Fédération canadienne de l’entreprise indépendante l’a immédiatement lue pour ce qu’elle est : une politique d’ouverture de marchés pour les PME (FCEI). Et en mai, Québec International tenait la troisième édition de son Rendez-vous d’affaires de la Francophonie, avec un mot d’ordre qui devrait faire réfléchir Kinshasa, Brazzaville, Libreville, Yaoundé et Bangui : « Croître autrement » (Québec International).
Voilà la leçon, et elle tient en une phrase : au Québec, la francophonie n’est pas un patrimoine à célébrer, c’est un débouché à conquérir, et un instrument de souveraineté.
Le Canada, deuxième bailleur de fonds des institutions francophones avec près de 43 millions de dollars en 2025-2026, dispose de quatre voix dans la famille francophone — le fédéral, le Québec et le Nouveau-Brunswick de plein droit, l’Ontario et la Nouvelle-Écosse comme observateurs (Affaires mondiales Canada). Ce n’est pas de la sentimentalité linguistique. C’est une architecture. Un pays où le français est minoritaire a construit, en soixante ans, l’appareil institutionnel et budgétaire que le premier pays francophone du monde n’a toujours pas.
Le contraste français, en chiffres
Pendant ce temps, la puissance qui a inventé le mot se retire de la chose.
Le budget 2026 de la diplomatie culturelle et d’influence française — le programme 185 — s’établit à 605,9 millions d’euros, en recul de 7 %, soit 45,8 millions de moins qu’en 2025, avec une coupe supplémentaire de 25 millions pour l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger. Les rapporteurs du Sénat le résument sans détour : l’effort culturel extérieur français est passé d’environ un milliard d’euros en 2008-2009 à six cents millions aujourd’hui, quand la Russie, la Chine et la Turquie renforcent leurs réseaux (Sénat).
L’aide publique au développement suit la même pente, en plus brutal : 703 millions d’euros de moins, des autorisations d’engagement en recul de 36 %, des dons-projets de l’Agence française de développement amputés de 66 % en autorisations d’engagement, des contributions volontaires aux Nations unies ramenées de 50 à 8 millions (Sénat). Au Sénat, le débat n’a pas porté sur l’ampleur excessive des coupes, mais sur la possibilité d’en obtenir davantage (Public Sénat).
À cela s’ajoute le repli militaire — la fermeture ou la rétrocession des dernières emprises françaises au Sénégal, au Tchad, en Côte d’Ivoire (Ifri / The Conversation) — et un fait que personne ne commente : pour la première fois depuis longtemps, la France n’a pas de candidat dans la course à la direction de l’OIF. Quatre candidatures ont été auditionnées le 30 juin dernier à Paris — Rwanda, RDC, Mauritanie, Roumanie (OIF). Aucune n’est française.
Soyons justes : la France demeure le premier contributeur de l’Organisation, elle a ouvert la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts, et un désengagement budgétaire décidé sous contrainte de déficit n’équivaut pas à un abandon délibéré. On peut même soutenir qu’une Francophonie moins française est une Francophonie plus légitime. Nous le pensons.
Mais alors il faut aller au bout du raisonnement. Si la France se retire, quelqu’un doit occuper la place. Et cette place ne se prend pas par communiqué.
Le poumon, et ce qui l’empêche de respirer
L’Afrique centrale a tout du géant, sauf le comportement.
Les chiffres du poumon : la RDC compte 112,8 millions d’habitants et de 66 à 67,8 millions de francophones selon la méthode d’estimation retenue ; en 2050, le scénario de référence de l’OIF prévoit 467 millions de francophones dans le monde, mais jusqu’à 586 millions si l’investissement éducatif suit (OIF). Retenons ce chiffre, car il est le seul qui compte vraiment : 119 millions de francophones séparent les deux scénarios. Cette différence n’est pas démographique. Elle est scolaire. Elle se joue dans les classes de Kinshasa, de Ndjamena, de Bangui et de Douala — pas dans les colloques.
Les chiffres de l’asphyxie, maintenant : le commerce intra-CEMAC plafonne sous les 5 % des échanges, quand d’autres blocs africains franchissent aisément les 15 % ; plus de 80 % des exportations régionales dépendent des hydrocarbures et des produits primaires ; la logistique peut absorber jusqu’à 30 % de la valeur des marchandises (237 Actu, mai 2026, d’après Banque mondiale, CEA et FMI).
Cent millions de francophones qui ne se vendent rien les uns aux autres : voilà le vrai scandale francophone, et il n’est pas à Paris. Il est chez nous.
Cinq chantiers pour un renouveau parti d’Afrique centrale
Ce journal plaide pour une Francophonie refondée depuis son poumon. Non par revendication identitaire, mais parce que c’est là que se trouvent les locuteurs, la jeunesse et la croissance. Cinq chantiers, dans l’ordre de faisabilité.
1. Un axe Québec–Afrique centrale, tout de suite. La contrainte tarifaire rend la diversification québécoise urgente ; la dépendance aux matières premières rend la transformation locale urgente en Afrique centrale. Les deux urgences se répondent : hydroélectricité et métallurgie de l’aluminium d’un côté, Inga et minerais critiques de l’autre ; ingénierie, génie-conseil, formation technique, normes. Que la Chambre de commerce et d’industrie du Québec et les patronats de la CEEAC signent avant décembre un accord de complémentarité industrielle, et la francophonie économique cessera d’être un slogan. Mme Juliana Lumumba a d’ailleurs commencé à courtiser le Québec (La Presse, 27 avril 2026) : qu’on transforme cette démarche électorale en politique publique, quel que soit le résultat du 16 novembre.
2. Faire de la ZLECAf le premier marché francophone. L’espace CEEAC-CEMAC est le maillon faible de l’intégration africaine. Un corridor douanier simplifié entre Kinshasa, Brazzaville, Pointe-Noire, Douala et Libreville produirait plus de croissance francophone que dix sommets. Le français y est déjà la langue des affaires : c’est un avantage comparatif que personne n’exploite.
3. Payer pour peser. Le Canada tire son influence de sa contribution autant que de sa langue. Tant que les États d’Afrique centrale seront des bénéficiaires nets de la Francophonie institutionnelle, leur poids politique restera inférieur à leur poids démographique. Une contribution volontaire commune de la CEEAC à l’OIF, même modeste, changerait la nature de la conversation.
4. Traiter la langue comme une infrastructure. 119 millions de locuteurs sont en jeu d’ici 2050, et ils dépendent d’écoles, de manuels, d’enseignants formés, et désormais de données linguistiques pour entraîner les intelligences artificielles en français. Que l’Afrique centrale entre dans ce dossier en producteur de corpus et non en consommateur d’outils : c’est le seul moyen d’éviter que le français numérique de 2035 ne soit conçu sans ceux qui le parleront majoritairement.
5. Assumer le triangle Europe–Afrique–Chine. Le repli français ne laisse pas un vide : il laisse un appel d’offres. Le Global Gateway européen, les capitaux chinois et les fonds du Golfe se disputent déjà les mêmes corridors. Une Afrique centrale francophone qui négocie en bloc obtiendra des conditions qu’aucun de ses États n’obtiendra seul. Une Afrique centrale qui négocie en ordre dispersé signera, comme toujours, les contrats qu’on lui présentera.
Quatre-vingt-deux jours
Le 16 novembre, à Phnom Penh, la famille francophone désignera sa direction pour 2027-2030. Il reste quatre-vingt-deux jours. Ce scrutin ne réglera rien à lui seul — nous l’avons écrit ici même il y a cinq jours, et nous le maintenons : il se gagne dans les capitales qui votent, pas dans les meetings.
Mais il fixe un cap. Ou bien la Francophonie devient ce que le Québec en a fait sous la contrainte américaine — un levier de souveraineté économique, un réseau de débouchés, une infrastructure de langue et de talents. Ou bien elle reste ce que le budget français en fait par défaut — une politique culturelle en voie de liquidation, dotée d’un secrétariat général.
Le premier pays francophone du monde s’appelle désormais Congo. Il serait temps qu’il se comporte comme tel, et qu’il commence par apprendre du plus petit : au Québec, on ne défend pas le français parce qu’on l’a hérité. On le défend parce qu’on en vit.
La rédaction — Desk Francosphère, E-Journal.info
Sources
Séquence tarifaire Canada / Québec
- La Presse — « Le sort d’une éventuelle entente entre les mains de trois provinces » (19/08/2026)
- La Presse — « Pas d’entente à Washington : le Canada quitte la table et riposte » (21/08/2026)
- France 24 — « Le Canada ne sera plus traité comme un État ! » : Trump durcit la guerre commerciale (24/08/2026)
- La Presse — « Le gouvernement Carney opte pour une riposte mesurée » (25/08/2026)
- Gouvernement du Québec — Tarifs douaniers américains et mesures canadiennes en vigueur (màj 07/08/2026)
- Les Affaires — soutien aux entreprises québécoises exposées
- Radio-Canada — réaction du gouvernement québécois à la suspension des tarifs
Doctrine québécoise et canadienne
- Gouvernement du Québec — Nouvelle Politique internationale : « Un Québec qui agit par lui-même et pour lui-même » (16/06/2026)
- La Presse — « Québec présente une politique internationale autonomiste » (16/06/2026)
- FCEI — réaction des PME à la nouvelle politique internationale
- Québec International — « Croître autrement : la Francophonie économique comme levier stratégique » (mai 2026)
- Affaires mondiales Canada — Le Canada et la Francophonie (contribution 2025-2026, sièges canadiens)
- La Presse — « Juliana Amato Lumumba courtise le Québec » (27/04/2026)
Budget et retrait français
- Sénat — PLF 2026, Diplomatie culturelle et d’influence (programme 185)
- Sénat — PLF 2026, mission Aide publique au développement
- Public Sénat — « La droite échoue au Sénat à obtenir des coupes plus importantes »
- The Conversation / Ifri — « Ce que la France perd en fermant ses bases militaires en Afrique »
Démographie et économie francophones
- OIF — Synthèse du rapport « La langue française dans le monde » (2026)
- Francopresse — « 396 millions de locuteurs, une croissance portée par l’Afrique » (17/03/2026)
- ODSEF — « 348 millions de francophones en 2025 »
- 237 Actu — « Commerce intra-CEMAC : le plafond de verre des 5 % » (04/05/2026)
- OIF — Première audition des candidats à la direction de la Francophonie (30/06/2026)







