Francosphère — Diplomatie & Développement
Deux annonces, une seule doctrine
Le samedi 15 août 2026, en recevant Félix-Antoine Tshisekedi à Libreville pour une visite de travail, le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema a assuré son homologue du « soutien total » du Gabon à la candidature de Juliana Amato Lumumba au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie. L’élection se tiendra au Sommet de Phnom Penh, le 16 novembre prochain.
Le lendemain, dans son message à la nation à la veille du 66ᵉ anniversaire de l’indépendance, le même chef de l’État annonçait la fin de l’attribution de nouvelles bourses vers certains pays européens — sans les nommer — au motif que les frais de scolarité y ont augmenté et que les dispositifs d’aide aux étudiants étrangers s’y sont réduits. L’argent ira désormais aux établissements gabonais et aux universités africaines d’excellence.
Nous avions salué hier la première décision. Nous saluons aujourd’hui la seconde. Mais l’essentiel est ailleurs : dans le fait que les deux tiennent ensemble.
Car on ne peut pas réclamer une Francophonie plus africaine et continuer à envoyer ses meilleurs cerveaux se former dans un espace qui, lui, réduit ses guichets. On ne peut pas non plus retenir ses étudiants sans offrir simultanément un projet politique à ce qu’ils deviendront. Libreville fait les deux le même week-end. C’est précisément ce que nous appelons, dans ces colonnes, la francosphère : non plus une communauté de langue héritée, mais un espace économique, éducatif et médiatique que ses membres produisent eux-mêmes.
Ce que dit vraiment le geste gabonais
Il faut se garder de la lecture paresseuse, celle du « divorce d’avec Paris ». Ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
Le Gabon ne quitte pas la Francophonie : il en revendique la direction. Il ne renonce pas au français : il refuse que la langue reste un billet d’entrée dont d’autres fixent le prix. Et il ne rompt pas avec l’Europe : la visite de Tshisekedi a d’ailleurs produit un mémorandum de consultations politiques régulières, un accord général de coopération et une exemption réciproque de visas entre Kinshasa et Libreville — c’est-à-dire exactement le type d’infrastructure Sud-Sud qui manquait à l’espace francophone.
Voilà le point qui devrait retenir l’attention des chancelleries européennes : deux capitales francophones viennent de supprimer entre elles une barrière que l’Europe, elle, durcit. La mobilité intra-francophone se déplace. Elle ne disparaît pas.
L’Afrique est l’avenir de la Francophonie — encore faut-il l’organiser
Le rappel des chiffres est devenu un rituel : la majorité des locuteurs francophones vit désormais en Afrique, et la RDC est le premier pays francophone du monde par le nombre de locuteurs. Ce rituel ne suffit plus. La démographie n’est pas une stratégie ; elle n’est qu’une matière première, et les matières premières africaines ont une longue histoire de transformation ailleurs.
Ce qui change avec le geste gabonais, c’est la nature de l’engagement : il est structurel, pas symbolique. Il engage un budget, une politique universitaire, une orientation de filières. Il transforme une déclaration d’appartenance en investissement.
C’est ce standard-là que nous proposons d’appliquer aux autres membres de l’Union africaine. Un soutien à Juliana Lumumba qui ne serait qu’une ligne dans un communiqué conjoint ne pèsera rien le 16 novembre à Phnom Penh. Un soutien adossé à une politique — bourses redirigées, reconnaissance mutuelle des diplômes, mobilité des compétences, coproduction de contenus, financement d’un marché culturel francophone — en pèsera beaucoup, et bien au-delà du scrutin.
Cinq chantiers concrets, qui n’attendent aucune autorisation extérieure :
- La reconnaissance mutuelle des diplômes dans l’espace francophone africain, sans laquelle les universités « d’excellence » du continent resteront des impasses administratives.
- La libre circulation des étudiants et des professionnels — le modèle Kinshasa-Libreville, étendu.
- Un fonds africain de la formation supérieure francophone, alimenté par les États et non par les bailleurs.
- La production de contenus — médias, édition, audiovisuel, données d’entraînement pour l’IA — car une langue qui n’est plus produite là où elle est parlée finit par être parlée dans la culture de ceux qui la produisent.
- L’intégration économique, qui est d’ailleurs au cœur du projet de la candidate congolaise : une Francophonie qui facilite les échanges, l’innovation et l’investissement plutôt qu’une Francophonie de colloques.
Ne pas confondre un élan avec une victoire
L’honnêteté éditoriale impose une réserve. Un « soutien total » exprimé au cours d’une visite bilatérale n’est pas un bulletin de vote. L’OIF décide par consensus, dans une arène où pèsent des équilibres qui dépassent largement le continent : le poids historique de Paris, les positionnements du Maghreb, de l’Asie du Sud-Est, du Canada et de ses provinces, et les arbitrages d’un sommet organisé à Phnom Penh. Les campagnes francophones se gagnent rarement par acclamation ; elles se gagnent par arithmétique.
La candidature congolaise devra donc convertir la sympathie africaine en coalition, et la coalition en consensus. Rien n’est joué. Mais quelque chose est enclenché.
Conclusion
Ce que le Gabon vient de faire mérite d’être nommé pour ce que c’est : le premier alignement cohérent, chez un État africain, entre un discours sur la Francophonie et une politique publique qui en tire les conséquences. Investir chez soi et porter l’un des siens à la tête de l’institution commune, c’est la même phrase dite deux fois.
La francophonie a été un héritage. La francosphère sera un choix — et un budget. Le 16 novembre à Phnom Penh dira combien d’États étaient prêts à le signer.
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Sources : Radio Okapi, Présidence de la RDC, AFP/RFI via allAfrica, Gabonreview, Infos Gabon (août 2026).







