
Il y a, dans l’espace francophone, un bailleur de fonds qui verse chaque année plusieurs centaines de fois le budget de l’Organisation internationale de la Francophonie. Il ne siège dans aucune instance. Il n’a jamais été convoqué. Il n’est mentionné dans aucun barème de contributions. Il s’appelle la diaspora.
Le 27 août, le ministère mauritanien des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Mauritaniens de l’extérieur a annoncé la tenue, les 29, 30 et 31 octobre 2026 à Nouakchott, de la première édition du forum de la diaspora mauritanienne, sous le haut patronage du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani (Tahalil, Saharamedias).
Disons-le tout de suite, parce que la précision compte : ce n’est pas un forum francophone. C’est un forum national. Et c’est exactement là que se loge notre sujet.
Ce que Nouakchott a fait, et que personne d’autre n’a fait
Le mérite du dispositif mauritanien n’est pas dans l’événement. Il est dans la méthode.
L’annonce précise que la date vient couronner un processus de consultation mené auprès des communautés mauritaniennes dans vingt-deux pays répartis sur quatre continents — associations, réseaux, compétences scientifiques et professionnelles, chefs d’entreprise, femmes, jeunes, étudiants — dont les conclusions ont été discutées lors d’une journée de réflexion le 30 juin dernier, avec des représentants du gouvernement et du Parlement. L’ordre du jour couvre le cadre institutionnel des affaires de la diaspora, la protection sociale et juridique des ressortissants, le transfert de compétences, la promotion des investissements des communautés, et la participation des femmes et des jeunes (Tahalil).
Autrement dit : on n’a pas invité la diaspora à un banquet, on lui a demandé d’écrire l’ordre du jour. Et le dispositif ne s’arrête pas à Nouakchott — un Village de la diaspora mauritanienne, forum économique et entrepreneurial, est annoncé au Parc Chanot de Marseille pour le 5 décembre 2026, avec le même ministère parmi les partenaires institutionnels (diasporamauritanie.com).
Un État de moins de cinq millions d’habitants a donc construit, en dix-huit mois, une doctrine de la diaspora. Pendant ce temps, l’espace francophone, qui compte 396 millions de locuteurs et 93 États et gouvernements, n’a toujours pas de rendez-vous équivalent.
Notons au passage — parce que rien n’est neutre à quatre-vingts jours d’un scrutin — que la Mauritanie est aussi le pays qui porte la candidature de la Dr Coumba Bâ au Secrétariat général de l’OIF, et que son ministère des Affaires étrangères démarche le continent capitale par capitale. Nouakchott ne fait pas de la sentimentalité migratoire. Nouakchott construit un instrument.
L’arithmétique du rapport de un à trois cent cinquante
Venons-en aux ordres de grandeur, car ils sont le cœur de cet éditorial.
Le côté institution. Le budget de l’OIF au titre de 2025 s’est établi à 68,62 M€, porté à 73 M€ par un budget rectificatif adopté sans sollicitation supplémentaire des États membres (OIF, budget révisé 2025, OIF, résolution rectificative). Les contributions statutaires proprement dites — l’argent que les États acceptent de mettre en commun — s’élèvent à 46,548 M€ pour 2026, selon le barème quadriennal adopté à Yaoundé (OIF, budget 2024-2027).
Le côté diaspora. Les envois de fonds vers les pays à revenu faible et intermédiaire ont atteint 685 milliards de dollars en 2024, en hausse de 5,8 %, et dépassent désormais largement le cumul des investissements directs étrangers et de l’aide publique au développement (Banque mondiale). Pour l’Afrique seule, ces transferts ont franchi 100 milliards de dollars en 2024, soit 6 % du PIB continental — contre 42 milliards d’aide publique au développement et 48 milliards d’IDE (Banque mondiale via Africa24).
Reconstituons le périmètre francophone à partir des données disponibles :
| Pays | Transferts reçus | Source |
|---|---|---|
| Maroc | 122,0 milliards MAD en 2025 (≈ 11,3 Md€), record historique | Office des changes / Le Desk |
| Sénégal | ≈ 2,9 Md$ — 9,4 % du PIB | Banque mondiale / Jeune Afrique |
| Tunisie | ≈ 2,7 Md$ | idem |
| RD Congo | ≈ 1,4 Md$ | allAfrica / Banque mondiale |
| Mali | ≈ 1,2 Md$ — 5,4 % du PIB | Jeune Afrique |
| Burkina Faso | 579 M$ | idem |
| Côte d’Ivoire | 446 M$ | idem |
| Cameroun | 375 M$ | idem |
| Comores | 21 % du PIB | allAfrica / Banque mondiale |
| Haïti | plus de 25 % du PIB | Banque mondiale |
En agrégeant l’Afrique francophone, le Maghreb membre de la Francophonie et Haïti, on obtient un ordre de grandeur situé entre 25 et 30 milliards d’euros par an. Rapporté aux 73 M€ du budget 2025 de l’OIF, cela donne un multiplicateur d’environ 350. Rapporté aux seules contributions statutaires, on dépasse 500. Et si l’on retient l’ensemble des États membres de l’Organisation — l’Égypte, qui a reçu 22,7 Md$ en 2024, le Liban, le Vietnam, la Roumanie, la Moldavie, l’Arménie —, le rapport franchit largement le millier.
Précisons la nature de ce calcul, parce que ce journal ne fabrique pas de statistiques : il s’agit d’une agrégation d’ordre de grandeur, construite à partir de données publiques et non d’une série officielle. Aucune institution ne publie « les transferts de la diaspora francophone ». C’est en soi le premier fait de cet article : le principal flux financier de l’espace francophone n’est mesuré par personne à l’échelle de cet espace.
Le chiffre de 350 avancé dans nos colonnes est donc, au mieux, prudent.
Le scandale silencieux : ce que coûte l’envoi
Un ordre de grandeur en appelle un autre, moins glorieux.
Envoyer 200 dollars vers l’Afrique subsaharienne coûtait en moyenne 7,9 % du montant en 2023 — le tarif le plus élevé de toutes les régions du monde, et plus du double de la cible de 3 % fixée par l’objectif de développement durable 10.c (Banque mondiale, FMI).
Faisons l’opération. Sur un périmètre francophone de 25 à 30 milliards d’euros, en retenant une commission moyenne prudente de 6 %, la ponction annuelle avoisine 1,5 à 1,8 milliard d’euros. Soit, chaque année, entre vingt et vingt-cinq budgets de l’OIF prélevés sur les ménages francophones les plus modestes — au profit d’opérateurs de transfert dont aucun n’est un instrument francophone.
Ramener ce coût de 6 % à la cible de 3 % libérerait, à volume constant, de l’ordre de 750 à 900 millions d’euros par an. C’est dix fois le budget de l’Organisation, obtenu sans demander un euro supplémentaire à un seul État membre. Voilà une politique publique francophone qui ne coûte rien et rapporte tout : elle ne demande que de la norme, de la concurrence et de la technologie.
Ajoutons l’autre gisement, identifié de longue date par la Banque mondiale : outre les transferts, l’épargne cumulée des travailleurs migrants représente environ 500 milliards de dollars par an, et les « obligations diaspora » constituent un instrument éprouvé pour la mobiliser (Banque mondiale). Aucun État d’Afrique centrale n’en a émis.
Pourquoi ce forum n’a jamais existé
La question mérite d’être posée franchement : comment un espace de 396 millions de locuteurs, dont le premier flux financier est diasporique, a-t-il pu ne jamais organiser le forum correspondant ?
Trois raisons, et aucune n’est bonne.
La diaspora est une compétence jalousement nationale. Chaque État traite ses ressortissants de l’extérieur comme un dossier de souveraineté intérieure — nationalité, vote, consulats, foncier. Mutualiser reviendrait à admettre que la question dépasse le cadre national. Nouakchott, précisément, commence à l’admettre en consultant dans vingt-deux pays.
L’argent des ménages n’est pas considéré comme un sujet diplomatique. Les transferts sont privés, atomisés, invisibles dans les comptes publics. Une institution multilatérale sait convoquer des ministres ; elle ne sait pas convoquer trente millions d’expéditeurs de mandats. Cette incapacité conceptuelle a un coût : elle laisse la première ressource extérieure du continent hors de toute politique.
La diaspora parle. Une communauté réunie ne se contente pas de transférer : elle demande des comptes sur la double nationalité, la fiscalité, les visas, les tracasseries portuaires, la reconnaissance des diplômes, la sécurité de ses investissements. Convoquer la diaspora, c’est ouvrir un guichet de réclamations autant qu’un guichet de financement. Beaucoup d’États ont préféré la rente au dialogue.
Résultat : on a transformé en variable d’ajustement affective ce qui est, en réalité, la balance des paiements de la Francophonie.
Bruxelles, ou la démonstration par le privé
Ce qui rend la séquence de cet automne remarquable, c’est que le secteur privé n’a pas attendu.
Du 30 septembre au 2 octobre 2026, le EuropAfrica Investment Forum réunit au Residence Palace de Bruxelles chefs d’entreprise, investisseurs, institutions financières, décideurs publics et partenaires de développement autour des relations économiques Europe-Afrique. L’organisateur est Credassur Group, la structure fondée et dirigée par Mme Esther Misheng Mbidi, dont la 15ᵉ édition avait accueilli en septembre 2025 le ministre d’État congolais du Plan, Guylain Nyembo (Eventbrite / Credassurgroup, ACP).
Le profil de la maison mérite d’être décrit, parce qu’il est précisément celui que la Francosphère devrait dupliquer : Credassur Group associe un cabinet de conseil en banque, assurance et gestion d’entreprise, une ASBL belgo-congolaise, une fondation d’accompagnement des PME et un centre de formation professionnelle, avec pour objet déclaré l’accompagnement de « l’entrepreneuriat de la diaspora africaine » et la connexion des entreprises du Nord et du Sud (credassurgroup.org). Ses éditions successives se sont tenues avec l’appui de hub.brussels, de l’AWEX, de Flanders Investment & Trade et de l’agence belge de développement Enabel, et sous le patronage, en 2024, du Secrétaire général de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (Financial Afrik).
Voilà la dynamique public/privé dont ce journal plaide la généralisation, et voilà pourquoi nous la mettons en exergue : elle n’est pas théorique. Une opératrice privée issue de la diaspora congolaise de Belgique a construit, en une quinzaine d’éditions, ce que l’appareil multilatéral francophone n’a pas su bâtir en cinquante-six ans — un lieu où les ministres, les banques, les agences de coopération et les PME de la diaspora s’assoient à la même table. Ce que l’institution ne peut pas convoquer, l’entreprise l’a assemblé.
Il ne s’agit pas de substituer le privé au public. Il s’agit d’admettre que la diaspora n’entre pas dans l’espace francophone par la porte diplomatique, mais par la porte des affaires — et de reconnaître à ceux qui tiennent cette porte le statut d’acteurs institutionnels, pas de prestataires.
Trois dates, un corridor
Regardons le calendrier de cet automne francophone tel qu’il se présente réellement :
- 30 septembre – 2 octobre, Bruxelles — EuropAfrica Investment Forum, capitale des institutions européennes et de la diaspora congolaise.
- 29-31 octobre, Nouakchott — premier forum de la diaspora mauritanienne, consultations menées dans 22 pays.
- 16 novembre, Phnom Penh — désignation de la direction de l’OIF pour 2027-2030.
- 5 décembre, Marseille — Village de la diaspora mauritanienne, porte méditerranéenne.
Ces quatre rendez-vous ne se parlent pas. Ils devraient. Entre Bruxelles et Nouakchott, il y a quatre semaines ; entre Nouakchott et Phnom Penh, dix-sept jours. C’est très exactement la fenêtre pendant laquelle les capitales arrêtent leurs positions.
Ce que nous proposons
1. Instituer un Forum de la diaspora francophone, biennal et itinérant. Ni un colloque, ni une célébration : une conférence économique avec ordre du jour négocié, comme Nouakchott vient de le démontrer, et un secrétariat permanent. Première édition possible en 2027, adossée à un pays hôte du Sud. Le modèle existe déjà à l’échelle nationale ; il ne reste qu’à changer d’échelle.
2. Créer un observatoire francophone des transferts. Un tableau de bord annuel, volumes et coûts par corridor, publié conjointement par l’OIF, la Banque mondiale et les banques centrales concernées. On ne pilote pas ce qu’on ne mesure pas — et aujourd’hui, personne ne mesure.
3. Fixer une cible francophone de coût de transfert à 3 %. Objectif public, calendrier, indicateur trimestriel, mise en concurrence des opérateurs, interopérabilité des paiements mobiles entre pays francophones. C’est la seule politique publique de cette liste qui rapporte dix fois le budget de l’Organisation sans lui coûter un euro.
4. Lancer une obligation diaspora francophone. Sur l’épargne migrante, avec garantie partielle multilatérale, fléchée vers l’éducation et l’énergie — les deux infrastructures dont dépendent les 119 millions de francophones qui séparent les scénarios 2050.
5. Donner un siège au secteur privé diasporique. Aux côtés de l’Alliance des patronats francophones et de la CPCCAF, les opérateurs qui font déjà le travail — les Credassur et leurs équivalents à Dakar, Abidjan, Montréal et Marseille — doivent siéger dans les instances économiques de la Francophonie. Pas comme sponsors. Comme membres.
Quatre-vingts jours
Nous avons écrit ici, il y a une semaine, que la Francophonie avait changé de centre de gravité sans que son organisation en tire les conséquences. Voici la version financière de la même phrase.
Le premier contributeur réel de l’espace francophone n’est ni Paris, ni Ottawa, ni Riyad. Ce sont trente millions de personnes qui envoient deux cents euros par mois depuis Bruxelles, Marseille, Montréal, Dubaï et Guangzhou, et qui paient 8 % pour le privilège de le faire. Elles financent l’école, la santé, le commerce de détail et le logement de tout un continent — 100 milliards de dollars par an, plus que l’aide publique au développement et l’investissement étranger réunis — et elles n’ont jamais reçu de convocation.
Le 29 octobre, à Nouakchott, un État aura enfin envoyé la sienne. Il aura fallu attendre 2026, et il aura fallu que ce soit le plus petit qui commence.
J−80 avant Phnom Penh.
La rédaction — Desk Francosphère, E-Journal.info
Sources
Forum de Nouakchott
- Tahalil — « Nouakchott abritera le premier forum de la diaspora mauritanienne fin octobre » (27 août 2026)
- Saharamedias — « La date du premier forum de la diaspora mauritanienne fixée à fin octobre »
- Village de la Diaspora Mauritanienne — Marseille, 5 décembre 2026
Transferts de fonds
- Banque mondiale — « En 2024, les envois de fonds vers les pays en développement devraient atteindre 685 milliards de dollars »
- Banque mondiale — « Après un ralentissement en 2023, les envois de fonds devraient repartir à la hausse en 2024 » (coût de 7,9 %)
- Banque mondiale / Africa24 — « Les transferts de fonds de la diaspora atteignent 100 milliards USD en 2024 »
- Banque mondiale — épargne des migrants et obligations diaspora (Dilip Ratha)
- FMI, Finances & Développement — « La résilience des envois de fonds » (coûts en Afrique)
- Jeune Afrique — « Sénégal, Maroc, RDC… La diaspora n’a jamais envoyé autant d’argent vers l’Afrique »
- allAfrica / Banque mondiale — Top 10 des pays subsahariens bénéficiaires
- Le Desk — « Les transferts des MRE atteignent 122 MMDH en 2025 » (Office des changes)
Budget de l’OIF
- OIF — Budget révisé au titre de l’exercice 2025 (68,62 M€)
- OIF — Résolution portant budget rectificatif 2025 (73 M€)
- OIF — Budget quadriennal 2024-2027 et barème des contributions statutaires
Secteur privé et dynamique public/privé
- EuropAfrica Investment Forum 2026 — Residence Palace, Bruxelles, 30 septembre au 2 octobre
- Credassur Group — présentation des structures et missions
- ACP — participation du ministre d’État Guylain Nyembo à la 15ᵉ édition (septembre 2025)
- Financial Afrik — 14ᵉ édition du Forum EuropAfricaInvestment (octobre 2024)
Note méthodologique : l’agrégat « transferts vers l’espace francophone » présenté dans cet article est une reconstitution d’ordre de grandeur réalisée par la rédaction à partir de données publiques nationales et de la Banque mondiale, portant sur des exercices différents (2023 à 2025). Il ne constitue pas une série officielle. Aucune institution ne publie aujourd’hui de statistique consolidée des envois de fonds à l’échelle de la Francophonie — ce qui est l’un des arguments de cet éditorial.







