Le 16 novembre, à Phnom Penh, cinquante-trois voix éliront le prochain secrétaire général de la Francophonie. Dans l’immense majorité des pays concernés, personne n’en saura rien.
C’est déjà tout le problème.
On nous dira que ce scrutin oppose des États. Il n’oppose pas des États. Il oppose deux idées de ce que la Francophonie est censée être. Un patrimoine, ou une puissance. Un dictionnaire, ou un bilan comptable. Un souvenir, ou un marché.
Regardons les chiffres. Ils sont sans appel.
L’organisation revendique quatre-vingt-dix États et gouvernements. Plus de trois cent vingt millions de locuteurs. Vingt-six États africains sur cinquante-trois membres de plein droit. Soixante-cinq pour cent des francophones du monde.
Et pas une seule cartographie de ses échanges commerciaux.
Pas un corridor logistique recensé. Pas un flux d’investissement suivi. Pas un système de paiement documenté. Cinquante-six ans d’existence, et l’organisation ignore ce qui circule entre ses membres. Elle sait combien de gens parlent français. Elle ne sait pas ce qu’ils s’achètent.
Une institution qui ignore la valeur de son marché ne négocie pas. Elle sollicite.
Pendant ce temps, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de la plupart des membres africains de l’OIF. Sans instituts, sans sommets, sans charte. Sans avoir jamais eu besoin de parler français.
Ne nous racontons pas d’histoires. Ce n’est pas la Chine qui a gagné. C’est nous qui n’avons pas joué.
Regardons maintenant qui vote. Vingt-huit pour cent du collège est européen. Avec l’Amérique du Nord, le tiers. Dans une organisation qui décide par consensus, un tiers n’est pas une minorité : c’est un verrou. Et l’Europe ne se contente plus d’arbitrer — elle présente son candidat.
Regardons comment on en est arrivé là. Le Canada dispose de trois sièges, la Belgique de deux, la France d’un seul. Cette anomalie a une date : juillet 1967, un balcon à Montréal, quatre mots. En reconnaissant le Québec comme sujet politique, de Gaulle a contraint la Francophonie naissante à inventer une catégorie que le droit international ignorait : le gouvernement participant. Le deuxième contributeur de l’organisation — quarante-trois millions de dollars en 2025-2026 — est entré par une porte qu’Ottawa n’avait pas choisie. C’est pourtant traditionnellement la France qui valide son candidat.
Retenons la leçon. Un acteur peut être reconnu avant que le système ne l’y autorise. La Francophonie en est la preuve vivante. Elle l’a oublié.
Reste le chiffre que l’organisation utilise sans jamais l’assumer.

Quand elle annonce que quatre-vingt-dix pour cent des francophones vivront en Afrique en 2050, elle publie une projection dont le moteur arithmétique est un seul pays. Quatre-vingt-quinze millions d’habitants. Trois virgule un pour cent de croissance annuelle. Quarante-six pour cent de moins de quinze ans. Plus de deux cents millions attendus en 2050. Une population urbaine qui passera de quarante-trois à cent onze millions. Dix-sept grandes agglomérations, deuxième rang africain derrière le seul Nigeria.
Et Kinshasa a dépassé Paris. Première ville francophone du monde. L’écart ne se refermera plus.
La Francophonie ne se projette pas africaine malgré la République démocratique du Congo. Elle s’y projette grâce à elle. Elle tire ses statistiques d’avenir d’une démographie congolaise sur laquelle elle n’a jamais bâti la moindre stratégie économique.
Voilà le paradoxe. Il n’a jamais été formulé. Il est temps qu’il le soit.
C’est là que la candidature congolaise se joue — et c’est là qu’on la manque. On la réduit à un nom, à une mémoire, à une filiation. C’est passer à côté. La RDC est le seul membre capable d’arrimer cette masse démographique à une réalité minière, énergétique, forestière et logistique de dimension mondiale, dans un pays qui a ratifié la zone de libre-échange continentale dès juin 2021.
Le symbole ouvre la porte. Le dossier franchit le seuil.
Il faut donc cesser de célébrer et commencer à mesurer. Cartographier les flux. Publier les chiffres. Nommer les obstacles. Appeler cet espace par son nom économique : la Francosphère.
Le 16 novembre, cinquante-trois voix trancheront. La question n’est pas de savoir qui gagnera.
La question est de savoir si la Francophonie acceptera enfin de se compter.







